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Tunisie : quand la compassion devient un crime

Il existe des prisons pour les trafiquants d’êtres humains — et d’autres, plus absurdes encore, pour ceux qui ont tenté de les sauver.

En Tunisie, depuis le 7 mai 2024, plusieurs humanitaires de France Terre d’Asile – branche Tunisie croupissent en détention préventive, sans jugement, sans horizon. Leur crime supposé ? Avoir offert un toit, un repas, un peu de dignité à des migrants subsahariens égarés sur les routes de l’exil, dans une ville — Sfax — devenue le purgatoire de la migration africaine.

Parmi eux, Sherifa Riahi, ancienne directrice exécutive de l’association. Arrêtée à peine revenue de congé maternité, elle a laissé derrière elle une fille de deux mois et demi, Sofia, et un fils de trois ans, Kamel. Il n’a pas vu sa mère depuis près d’un an. Accusée d’abord de blanchiment d’argent, de terrorisme et de traite humaine, elle a été blanchie de ces charges absurdes après neuf mois d’expertise. Mais, en Tunisie aujourd’hui, on accuse d’abord, on cherche les preuves ensuite.

À ses côtés, Yadh Bousselmi, directeur de l’association, séparé de sa fille Aïsha, six ans, et de sa mère malade.

Et Mohamed Joo, directeur administratif et financier.

Tous trois sont en prison pour avoir travaillé dans une ONG reconnue et accréditée, dont la mission — ironie tragique — est la même que celle de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), partenaire officiel du gouvernement tunisien.

Une affaire sans queue ni tête

L’association France Terre d’Asile – Tunisie a été blanchie en tant qu’organisation.

Ses employés, eux, restent derrière les barreaux.

Leur dossier repose sur l’article 96 du Code pénal tunisien, un texte hérité de 1985 qui criminalise « l’abus de fonction » sans distinction claire entre erreur administrative et fraude délibérée. Ce flou juridique, longtemps dénoncé par les juristes eux-mêmes, permet de poursuivre quiconque a exercé une fonction publique ou associative sans plaire au pouvoir.

Faute de preuves de corruption ou de traite, la justice tunisienne s’accroche à ce texte obsolète pour maintenir ces humanitaires en détention.

Un drame humain devenu absurde au sens kafkaïen du terme : les accusés ne savent plus de quoi ils doivent se défendre, ni ce qu’on attend d’eux pour être libérés.

Pendant ce temps, les familles se délitent.

Les enfants grandissent sans leurs parents.

Et la Tunisie, qui s’enorgueillit d’être la seule démocratie issue du « printemps arabe », enferme celles et ceux qui rappellent encore à ce pays qu’il fut, un jour, la patrie du courage civil.

La lettre de la loi contre l’esprit de l’humanité

La seule accusation maintenue contre ces femmes et ces hommes concerne « l’aide au séjour irrégulier d’étrangers ».

Autrement dit : avoir hébergé des sans-papiers.

Cette disposition, issue de la loi n° 2004-6 (amendée en 2009), visait à l’origine les réseaux de passeurs.

Aujourd’hui, elle s’applique à celles et ceux qui refusent de détourner le regard.

Dans cette affaire, la lettre de la loi a écrasé l’esprit de justice.

Ce ne sont pas des criminels, mais des consciences. Des femmes et des hommes qui, face à la misère, ont choisi de tendre la main.

Les emprisonner, c’est condamner l’humanité elle-même à la réclusion.

L’hypocrisie institutionnelle

Pendant que ces humanitaires croupissent en prison, l’OIM, partenaire du gouvernement tunisien, mène exactement les mêmes missions — et même davantage.

Elle aide au retour volontaire et à la réintégration des migrants, protège les personnes vulnérables, lutte contre la traite des êtres humains.

Autrement dit : ce qui vaut légitimement pour une agence internationale devient criminel pour une ONG tunisienne.

Deux poids, deux mesures.

L’État tunisien coopère avec les uns et incarcère les autres.

C’est tout le paradoxe d’un pays où l’aide humanitaire devient suspecte dès lors qu’elle émane de citoyens libres.

Le poison des fantasmes

Cette dérive n’est pas seulement juridique.

Elle plonge ses racines dans un climat de peur et de fantasmes.

Depuis deux ans, un discours complotiste, alimenté par les plus hautes sphères du pouvoir, agite la thèse d’un « grand remplacement » ou d’un « complot international » visant à noyer la Tunisie sous un flot migratoire africain.

Ces thèses sont aussi ridicules que dangereuses.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : environ 100 000 migrants subsahariens vivent sur le territoire tunisien, souvent en situation irrégulière, pour une population de plus de 12 millions d’habitants.

Moins de 1 %.

Moins qu’un chiffre, une disproportion.

Mais il a suffi que le mot soit prononcé pour que tout le monde se taise.

La société civile, tétanisée par la peur des représailles, s’est murée dans le silence.

Et dans ce silence, la rumeur est devenue politique d’État.

Le poids de l’Europe, l’alibi de la souveraineté

Il serait naïf de croire que cette affaire n’a qu’une dimension nationale.

L’Union européenne, soucieuse de contenir les flux migratoires vers Lampedusa, a sous-traité à la Tunisie la gestion de sa frontière sud.

En échange, Tunis reçoit financements, promesses et légitimité internationale.

Mais pour prouver sa bonne volonté, le pouvoir tunisien se doit de montrer qu’il contrôle, qu’il punit, qu’il maîtrise « le désordre migratoire ».

Condamner des humanitaires, c’est envoyer un message à Bruxelles : la Tunisie applique « sa » loi.

Sauf qu’ici, la souveraineté sert d’alibi à la soumission.

Ce n’est pas l’autorité qu’on défend, mais une image ; pas la justice, mais la peur.

Et dans ce grand théâtre des apparences, ce sont toujours les innocents qui payent.

Une justice en détention

Ce procès est celui d’un pays en proie à sa propre contradiction : vouloir être reconnu comme un État de droit tout en sacrifiant l’État de justice.

La détention prolongée de ces humanitaires n’est pas seulement une erreur judiciaire : c’est une faillite morale, une blessure à l’idée même d’humanité.

Il est absurde que ceux qui ont refusé de profiter du malheur soient traités comme des criminels.

Il est absurde qu’un pays né d’une révolution pour la dignité en vienne à emprisonner ceux qui la défendent.

Il est absurde, enfin, que le monde regarde ailleurs.

Réveiller les consciences

Cette tribune n’est pas un plaidoyer pour une ONG ; c’est un cri pour la justice.

Ce qui se joue dans les geôles tunisiennes dépasse le sort de Sherifa, de Yadh ou de Mohamed.

C’est le miroir tendu à nos propres renoncements.

Quand la compassion devient un crime, c’est l’humanité tout entière qui passe en jugement.

Il est temps que les consciences se réveillent.

Que les avocats, les artistes, les journalistes, les citoyens s’emparent de cette cause.

Qu’ils rappellent à la Tunisie — et à l’Europe complice — que la loi n’a de valeur que si elle protège les justes.

Ces prisonniers ne demandent pas des privilèges.

Ils demandent qu’on les entende, qu’on les juge, ou qu’on les libère.

Qu’on leur rende leurs enfants, leur vie, leur dignité.

Un jour, la Tunisie les libérera.

Mais il restera, dans cette affaire, un souvenir amer : celui d’un pays où secourir est devenu subversif, et où la justice, parfois, oublie d’être juste.

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