Le « Portrait d’un Juif » : Une réflexion sur l’identité et la domination, à revisiter

Si les Portraits du colonisé et du colonisateur ont fait la renommée de Memmi, son « Portrait d’un Juif » constitue également une œuvre majeure, qui prolonge sa réflexion sur les dynamiques de domination et d’oppression.

Publié en 1962, cet essai s’appuie sur l’expérience personnelle de l’auteur, juif tunisien d’origine (je voue pour Albert Memmi une immense et sincère admiration, pour son parcours de la Hara, ghetto juif de Tunis à l’enseignant au lycée Carnot de Tunis, pour ses prises de position et évidemment son œuvre. Il est regrettable que sa pensée et ses œuvres ne soient pas traitées comme l’ont été celles d’Albert Camus par exemple), pour interroger la condition du Juif dans un monde marqué par l’antisémitisme et les persécutions. Memmi y décrit les multiples facettes de cette « figure de l’opprimé », partagée entre le poids de l’héritage et la quête d’une émancipation.

Au-delà du cas spécifique du Juif, le « Portrait d’un Juif » constitue une réflexion plus large sur les mécanismes de la domination et de l’exclusion. Memmi montre comment l’identité juive se construit dans un rapport dialectique à l’Autre, dans une dynamique de rejet et d’assimilation forcée. Il analyse ainsi les ressorts de l’ »antisémitisme » et du « mythe du Juif », qui participent d’un processus de déshumanisation et de stigmatisation de l’Autre.

Mais Memmi ne se contente pas de décrire cette situation de domination. Il explore aussi les différentes stratégies de résistance et d’affirmation de soi développées par les Juifs, entre repli identitaire, revendication nationale (avec la création de l’État d’Israël) et quête d’une « libération » à la fois individuelle et collective.

Le « Portrait d’un Juif » constitue ainsi une réflexion profonde sur la condition de l’opprimé, sur la manière dont les mécanismes de domination façonnent les identités et les subjectivités. À travers l’expérience juive, Memmi interroge plus largement la capacité des groupes dominés à se réinventer et à se libérer de l’emprise de leurs oppresseurs.

Cette œuvre a eu un impact majeur, au-delà du seul champ des études juives. Elle a notamment influencé les mouvements de libération nationale et les théories postcoloniales, en ouvrant la voie à une compréhension plus fine des phénomènes d’oppression et de domination.

L’ »Homme dominé » : vers une typologie des formes de domination

Si les Portraits du colonisé, du colonisateur et du Juif constituent les œuvres les plus connues de Memmi, son essai « L’Homme dominé » publié en 1968 témoigne également de sa volonté de saisir les différentes facettes de l’oppression.

Dans cet ouvrage, l’auteur élargit sa réflexion à d’autres figures de la domination, au-delà du seul cadre colonial. Il s’attache ainsi à dresser une typologie des diverses formes d’oppression, qu’il s’agisse du racisme envers les Noirs, de l’exploitation du prolétariat ou de la domination masculine.

Memmi met en lumière les mécanismes communs qui traversent ces différentes situations de domination : la stigmatisation de l’Autre, la légitimation de l’inégalité, la perpétuation des privilèges des groupes dominants. Mais il montre aussi la diversité des réactions et des stratégies de résistance développées par les opprimés, entre révolte, repli identitaire et tentatives d’assimilation.

Au-delà de l’analyse théorique, « L’Homme dominé » constitue une invitation à penser les liens et les analogies entre les différentes formes d’oppression. Memmi souligne ainsi la nécessité d’une approche holistique, qui ne se contente pas de traiter chaque situation de domination de manière isolée, mais cherche à en saisir les logiques communes et les interactions.

Cette perspective ouvre la voie à une réflexion politique ambitieuse, visant à articuler les luttes contre les diverses formes d’oppression. Elle a notamment influencé les mouvements de libération nationale, les luttes antiracistes et féministes, en leur fournissant des outils conceptuels pour penser leurs interconnexions.

Au final, l’œuvre d’Albert Memmi apparaît comme une entreprise intellectuelle majeure, qui a profondément marqué la pensée du 20e siècle. Loin des discours manichéens, elle invite à une compréhension fine et nuancée des dynamiques de domination, tout en ouvrant des perspectives pour imaginer de nouvelles formes d’émancipation collective.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)