Un ami a été conviée à titre personnel avec un groupe de personnalités du monde entier par un prestigieux Chef d’Etat à un débat sur un ensemble de sujets. Il était le seul tunisien. Quelle n’a pas été sa surprise quand à la fin de la rencontre un agent du protocole s’est approché de lui pour l’informer que le chef de l’Etat voulait le recevoir à titre personnel. De fait, il n’avait aucune relation avec lui. L’entretien avec le chef de l’Etat n’a porté que sur un sujet, la situation en Tunisie. Il lui a dit en substance, je n’arrive pas à comprendre ce qui se passe dans un pays qui a servi de modèle pour toute l’Afrique. Pouvez-vous m’éclairer ? Surpris mon ami m’a avoué n’avoir rien trouvé à répondre.
En effet, il arrive parfois que dans la vie d’un être humain la fiction dépasse la réalité. Ce qui se passe en Tunisie ne déroute pas seulement mon ami ou ce chef d’Etat mais le monde entier, en tout cas il est loin de l’idée qu’on se faisait de la Tunisie.
Par où commencer ? Par les projets pharaoniques non étudiés, à l’utilité douteuse, non financés annoncés au milieu de la nuit à un auditoire médusé qui n’arrive pas à assurer le minimum vital ? Pourtant beaucoup applaudissent et c’est ce qui est déroutant.
Les queues devant les boulangeries ne choquent plus, elles seraient le fait de saboteurs, les pénuries de café, d’huile, de semoule tout comme les incendies de forêt, les canalisations de la SONEDE (société étatique qui gère la distribution d’eau) qui fuient ou encore les bus qui tombent en panne ou les trains qui déraillent régulièrement ou la directrice générale de la RTT (Radio et Télévision Tunisienne) à qui il est reproché, en public, de ne pas donner au « peuple » les bonnes nouvelles et dans le « bon ordre », ou le chanteur rap d’un festival qui profère des gros mots ou les chambres froides pleines de pommes de terre ou le dépôt de fer ou même le gazon du stade d’ El Menzah, tous les ratés sont le fait de saboteurs au service de puissances ennemis. L’inflation, le chômage, la faillite des entreprises publiques…Nous serions entourés d’ennemies qui s’acharnent à faire échouer l’expérience tunisienne. Les listes des « complots » et de nos ennemis sont infinies, sauf que nous n’arrivons pas encore à déterminer avec précision qui sont nos ennemis ?
En effet, ce qui se passe en Tunisie depuis un certain 25 juillet 2021 déroute les plus fins analystes, politiciens et politologues du monde entier.
Ils ont eu le meilleur visage du pays avec une révolution pacifique suivie d’une décennie démocratique, certes imparfaite mais démocratique. Aujourd’hui ils essaient de décoder la folie collective qui s’est emparée de notre société.
Une sorte de défoulement onirique d’adolescents refoulés qui a des comptes à régler avec la terre entière.
Un discours fait d’un mélange de nationalisme arabe, de puritanisme islamiste, de rejet de l’occident, de paranoïa violente servie par un discours haineux, violent, populiste, ne choque plus grand monde sauf peut-être encore une frange marginalisée de la population immédiatement qualifiée d’ennemi du « peuple ».
Tout est remis en cause, de Montesquieu à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en passant par les agences onusiennes, les instances monétaires…Rien n’échappe à la charge de pseudo intellectuels, sortis de nulle part, des universitaires de seconde zone, sans passé militant, sans réelle production académique.
Des théories grotesques, risibles si elles n’hypothéquaient pas l’avenir du pays. Elles plaisent à une grande partie d’une société en colère déçue par la politique, les politiciens. Incapable d’assumer pas sa part de responsabilité dans les échecs elle accuse à tout va, les « autres », l’occident en particulier.
Les démocrates n’arrivent plus à mobiliser. Les marches du théâtre municipal de Tunis ne font plus recettes, elles restent désespérément vides toutes les semaines. Les opposants qui manifestent, sont de moins en moins nombreux. L’amour et l’engagement pour la Tunisie de ces défenseurs pacifistes de la démocratie ont été prouvés par des décennies de lutte, aujourd’hui ils sont traités de tous les noms et sont très peu soutenus par l’opinion publique.
On a fait croire que c’est les élites qui ont ruiné le pays. La réussite au lieu d’être respectée et montrée en exemple est dénoncée comme une tare.
Après le 25 juillet, ce n’est plus les opportunistes, les anciens du PSD, RCD qui dirigent…mais c’est une nouvelle catégorie de citoyens. Des déçus des politiques suivies depuis 60 ans. Des oubliés que personne n’a jamais écoutés. Des Yousséfistes opprimés qui n’ont jamais adhéré au projet national Bourguibiste, des nationalistes arabes qui rejettent tout ce qui est occidental, des révolutionnaires islamistes, des Kadhafistes illuminés…Ils sont prêts à adhérer à toutes les chimères mêmes celles qui n’ont pas un début de crédibilité, pourvu qu’on leur donne la parole. Une vengeance sur le sort qui leur a été réservé. Le pouvoir en place l’a compris, il leur sert de porte-voix et amplifie la colère. Un jeu dangereux. Le concept d’Etat-Nation est remis en cause, la séparation des pouvoirs serait une mauvaise interprétation de l’Esprit des lois. Tout ce qui a été édifié après l’indépendance serait selon eux mauvais. Ils parlent encore d’indépendance ratée et croient dur comme fer que la France dirige encore la politique du pays et exploite ses ressources, le sel en particulier, c’est tout dire. Et le pouvoir en place leur sert une soupe qu’ils avalent sans discernement.
Rien ne dérange leur « patriotisme » hystérique, ni la destruction de tous les corps intermédiaires, ni la répression des intellectuels, ni un pays avec un parlement sans réelles prérogatives, ni les ambassades vides, les ministères sans ministres, ni les gouvernorats sans gouverneurs, ni les entreprises étatiques sans directeurs et j’en passe…rien et alors disent-ils…la vie continue. Une approche nihiliste. Tous les pouvoirs entre les mains d’un seul homme, seul qui de l’aveu de ses soutiens les plus inconditionnels n’écoute personne qui a écrit une constitution seul en 3 jours ou presque, ni la mise sous tutelle de l’ISIE (Instance Supérieure Indépendante pour les Élections) qui ne se compose désormais que de 5 personnes qui décident de tout, ni une magistrature mise au pas, ni l’absence d’une cour constitutionnelle et alors nous dit-on mais c’est un homme honnête et sincère, il a mis Ennahdha et l’élite « côtière » qui s’est enrichie après l’indépendance à genou nous répond-on ! Tout cela reste à démontrer, mais ce qui est évident c’est qu’un homme seul qui a tous les pouvoirs se permet de donner un avis arrêté sur tout même sur l’intelligence artificielle.
On ordonne, insulte, accuse et donne des instructions contradictoires, inapplicables comme ce fut le cas pour le dossier du pain récemment et c’est toujours la même réaction oui et alors ?
Des convictions personnelles sur l’art, la science, l’architecture, le sport, le droit, l’agriculture, la sociologie, la religion deviennent des vérités absolues qui ont de quoi inquiéter, car elles sont du passé, porteuses de traditionalisme, rétrogrades, non ouvertes à l’évolution du monde, elles sont surtout synonyme de pouvoir absolue. Certes, elles reflètent une opinion majoritaire dans la société, mais encore une fois, est-ce un argument incontestable ?
Il y a des convictions qui tirent vers le bas une communauté. Quand Bourguiba a libéré la femme et aboli la polygamie, il n’a essayé de plaire la majorité. Les régimes qui ont aboli la peine de mort l’ont fait pour rendre leur société meilleure pas dans une démarche populiste ou électoraliste.
Ce qui est sûr aussi c’est que plus rien n’a de sens dans l’administration qui est quotidiennement désignée comme faisant partie du complot. La valse des responsables donne le tournis. Le dernier mouvement annuel des magistrats est simplement effrayant. Plus rien ne semble arrêter la machine. Des mutations sous forme de dégradation à la pelle ont touché des juges honnêtes mais réfractaires. Pour un oui ou un non on limoge un haut responsable. Le « peuple » aime voir des têtes tomber, pour lui plaire on fait sauter des fusibles. Un directeur d’administration centrale, un PDG qui se risque à exprimer des réserves techniques sur un projet doit savoir qu’il sera limogé séance tenante. Plus grave, ceux qui sont encore en poste l’ont compris.
Quant à la liberté d’opinion, un climat délétère s’est installé et l’autocensure règne. Rares sont les journalistes qui osent encore révéler au public ce qu’ils savent de la vie politique, pire notre bonne et vieille presse étatique a repris ses habitudes. Éloges, surenchères et dénigrement de tous ceux qui osent exprimer des inquiétudes sur la faisabilité d’un tel ou tel autre projet fleurissent dans des organes qui ont dans le passé défendu la dictature. Les instances internationales, les avis des experts internationaux les plus réputés sont dénigrés et qualifiés « d’attaques d’ennemis jaloux de nos réussites ».
Des sommets ont été atteints par les « universitaires » et autres analystes au service du pouvoir, il faut prendre son courage à deux mains et les écouter ne serait ce qu’une fois pour comprendre l’ampleur du mal. Des délires académiques ponctués d’affirmations nihilistes. « Du passé faisons table rase, nettoyons, épurons le pays et on construira une nouveau modèle sur des bases solides. » disent-ils. Pour eux le monde entier nous admire, nous sommes en train de changer le cours de l’Histoire et les rapports de force entre les Nations. Rien que ça.
Que répondre aux contre-vérités proférées dans les médias par ces experts en mal de notoriété ? Ces délires n’ont épargné aucun secteur, aucune organisation, aucune famille. Les faits n’ont aucun pouvoir sur ces illuminés. Et ni les retentissants échecs des projets annoncés à grandes pompes et dans tous les domaines sans exception, ni chiffres de l’inflation, ni les faillites, ni le coût de la vie, ni le chômage n’arrivent à les convaincre que nous avons dépassé le raisonnable depuis longtemps.
On nous répète que l’avenir est rose et que le soleil se lèvera demain à condition qu’on arrive à éliminer les traîtres. Des incitations à la violence insupportables.
Au milieu de ce capharnaüm on essaye incidemment de temps en temps de réveiller chez le peuple une des fibres quiescentes, on nous dit par exemple que la cause palestinienne est sacrée ou que l’arabe est notre langue ou encore que chaque centimètre du pays sera défendu…on embrasse des enfants, des vieillards,, des handicapés devant les caméras, on médiatise un déplacement à une mosquée, on prend un café filtre au comptoir avec des citoyens surpris. D’anciennes ficelles qui servent de somnifères.
On nous dit que nous sommes riches à condition d’arriver à prendre l’argent des voleurs et des corrompus. Le recouvrement des fantomatiques 13 500 Milliards de dinars, est en cours, dans 6 mois euh…mais les 6 mois sont finis depuis longtemps…Il paraît aussi que les sociétés communautaires, les comités de quartier vont faire du pays un havre de prospérité. Des idées à creuser mais en attendant la fuite des capitaux et des compétences sont bien réelles et ont atteint des sommets.
Le plus étonnant dans tout cela c’est que des personnes qui sont à priori raisonnables acceptent de hautes fonctions et se taisent tout en sachant pertinemment que c’est un grand n’importe quoi. Mais c’est un classique dans l’Histoire. Elles disent en privé leur désarroi mais ne démissionnent pas sous prétexte qu’elles restent pour limiter les dégâts. Vaste débat. Entre temps les fins de mois commencent le quatre du mois pour les citoyens et les mères de familles achètent pour un dinar de blanc de poulet question de donner un peu le gout de la viande au repas.
La corruption comme l’inflation flambe, elle est le corollaire prévisible de l’appauvrissement de la classe moyenne, , qui tend à disparaître, la confiance est devenu un concept risible, plus personne n’ose entreprendre. En interne on sème la discorde dans tous les secteurs de la société. A l’international nos choix sont mis à l’index, alors que le pays vit au jour le jour, glane un crédit par ci et par là, des déclarations officielles hasardeuses achèvent auprès des instances internationales le reste de crédibilité qui nous restait encore.
C’est la réalité actuelle que beaucoup de nos compatriotes refusent de regarder en face, une entreprise révisionniste anti-intellectuels s’est mise en place, un vrai lavage des cerveaux comparable à celui de la funeste Révolution Culturelle en Chine. Il entraînera si nous ne réagissons pas à temps les mêmes dérives. Nous ne sommes pas loin des purges et autres goulags. La pensée unique est en marche et ce d’autant plus que de nombreux « intellectuels » et la majorité des jeunes talents désespérés et ayant perdu confiance ont quitté le navire.
Laisser un commentaire