Ce post, apparu sur Facebook comme un cri du cœur, dit tout en quelques lignes. Il pourrait être signé par n’importe quel citoyen désabusé :
Tu as mis les opposants et les journalistes en prison.
Tu as “assaini” la justice.
Tu as “épuré” l’administration.
Tu as “muselé” les médias.
Tu as “fait taire” les partis.
Tu as “encerclé” le syndicat.
Tu as “fermé” les associations.
Tu as gelé les conseils municipaux, régionaux, les gouvernorats.
Tu as suspendu toute forme de gouvernance locale.
Et alors ?
Est-ce que cela a amélioré la situation du pays ?
Non. Le chômage stagne, la pauvreté explose, les jeunes fuient, les caisses de l’État sont vides.
Tu as lancé les « sociétés communautaires ». Malgré les terrains octroyés, les facilités bancaires, les exonérations fiscales, rien n’a été produit.
Tu as promis la réconciliation pénale. Mais combien d’argent est effectivement rentré dans les caisses ?
Combien d’hommes d’affaires croupissent encore en prison, sans procès ?
Combien de commissions as-tu créées ? Et combien d’argent public englouti dans ce théâtre bureaucratique ?
Derrière les incantations patriotiques, les mises en scène messianiques, les complots jamais élucidés, les accusations vagues et les discours saturés d’indignation, une réalité s’impose : la Tunisie s’éloigne, chaque jour davantage, de l’État de droit. Depuis l’entrée en vigueur de la Constitution du 25 juillet 2022 – taillée sur mesure par le Président lui-même – le pouvoir s’est concentré à un niveau sans précédent. Et le plus alarmant, c’est que même ce texte incohérent, imposé sans réel débat national, est aujourd’hui foulé au pied par celui même qui l’a écrit.
Un président sans limites, une Constitution piétinée
L’article 5 proclame que « la Tunisie est une République démocratique ». En apparence seulement. En réalité, Kaïs Saïed concentre entre ses mains l’ensemble des pouvoirs.
L’article 100 l’autorise à nommer un chef de gouvernement selon son bon vouloir.
L’article 109 lui confère la conduite exclusive de la politique générale, sans contrôle effectif du Parlement, réduit à une chambre d’enregistrement, incapable d’initier la loi ou de censurer l’exécutif.
La démocratie représentative a été vidée de son sens. Il ne reste qu’un décor institutionnel.
La justice, instrumentalisée
L’article 107 garantit l’indépendance du pouvoir judiciaire. Mais en 2022, 57 magistrats ont été limogés par simple décret présidentiel, sans procès, sans défense, sans appel.
Une violation flagrante de l’article 110, qui exige une décision judiciaire motivée pour toute révocation.
Le Conseil supérieur de la magistrature, censé être un rempart, a été dissous. Remplacé par une instance provisoire, soumise à l’exécutif.
Résultat : une justice sous surveillance, où l’autonomie n’est plus qu’un souvenir.
Libertés publiques sacrifiées
L’article 55 stipule que les libertés ne peuvent être restreintes que par la loi et de façon proportionnée. Mais le décret-loi 54, censé lutter contre les « fausses informations », est devenu une arme de répression massive.
Un simple post sur les réseaux peut mener à une garde à vue, un interrogatoire, voire une incarcération.
La critique est assimilée à la trahison. Et sans Cour constitutionnelle – pourtant prévue par l’article 125 – aucune instance ne peut contester la légalité des textes liberticides.
La Tunisie est désormais gouvernée par décret, dans un vide juridique total.
La démocratie locale, effacée
Les articles 133 à 139 garantissent une démocratie locale fondée sur la participation citoyenne et la libre administration. Tous les conseils municipaux ont été dissous. Aucune élection n’a été organisée.
La gouvernance locale a été suspendue, remplacée par des délégations administratives centralisées.
Kaïs Saïed avait promis une nouvelle forme de souveraineté populaire. Il n’a instauré qu’un silence institutionnel, où plus personne ne représente les citoyens au plus proche de leurs besoins.
Un pouvoir qui détruit plus qu’il ne construit
Tu dis vouloir bâtir un pays nouveau. Mais tu gouvernes seul, sans résultats, sans perspectives.
Tu promets des « visions », mais tu fabriques du vide.
Tu dénonces les élites d’hier, mais tu piétines les droits d’aujourd’hui.
Tu prétends rendre la parole au peuple, mais tu la lui arraches.
La Tunisie ne traverse pas qu’une crise politique. Elle vit une crise du droit : un régime qui viole même ses propres règles, une Constitution autoritaire, désormais ignorée, vidée de sa substance.
La loi n’est plus la limite du pouvoir : elle est devenue son arme suprême pour réprimer.
Les institutions ne sont plus des contrepoids : ce sont des coquilles vides.
Il est temps de briser le silence. Car sans un cadre juridique stable, sans institutions autonomes, sans respect des textes les plus élémentaires, aucune promesse politique, aucun mythe fondateur, aucun chef providentiel ne pourra éviter l’effondrement.
Laisser un commentaire