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Quand Chacun Arrache sa Part : Chronique d’un Lent Effondrement

Une phrase, un symptôme : “Laissez-nous arracher notre part”

Un jour, lors d’une réunion avec les représentants des professions de santé, un participant, désireux d’obtenir un passe-droit pour sa corporation, me lance cette phrase : « Laissez-nous arracher notre part, comme tout le monde. » Ce n’était ni une revendication, ni un aveu. C’était un constat. Une norme.

Aussitôt, une image m’est venue : celle d’une carcasse. Autour, le bal des vautours. Chacun arrache un morceau — certains avec des couverts en argent, d’autres avec les dents. Peu importe l’outil, l’essentiel est de prélever. Jusqu’à l’os.

Cette phrase résume notre époque. Elle dit tout ce que beaucoup font sans le dire. Elle justifie le dépeçage du bien commun. Elle banalise le mal. 

Chacun déplore l’incivisme des autres. Rarement ses propres pratiques.

Un mal transversal

Aucune profession, aucun statut social, aucune classe n’est épargnée. Du haut de l’échelle jusqu’aux marges, la logique est la même : s’emparer de ce qu’il reste, avant que tout ne s’écroule. Dans cette guerre silencieuse, chacun devient son propre voleur, son propre justicier, son propre bourreau.

Pourquoi en sommes-nous là ? Comment une société nourrie aux luttes, à la solidarité, a-t-elle pu se déliter aussi profondément, sans même s’émouvoir ?

Aujourd’hui, en Tunisie, l’idée de collectif est tournée en dérision. L’intérêt général fait rire. Le mot civisme sonne creux. Celui qui respecte la loi passe pour un naïf. L’État est vu comme une proie. La règle, un obstacle. La communauté, un mot de discours sans contenu.

L’injustice comme matrice du repli

Ibn Khaldoun parlait d’injustice prolongée : elle ne détruit pas que les corps, mais le lien qui les unit. Elle crée des réflexes : tricher, se méfier, prendre avant qu’il ne soit trop tard — car demain, il ne restera peut-être plus rien.

L’oppression, en Tunisie, ne se limite pas à la censure. Elle est sociale, diffuse, quotidienne.

Elle discrimine l’accès à l’école, à la santé, au minimum vital, à la dignité. Elle ronge le lien social par l’économie : salaires qui suffoquent, emploi qui se raréfie, informalité qui explose. En 2019, 44,8 % de l’emploi était informel. En 2020, ce secteur représentait jusqu’à 40 % du PIB. Elle frappe aussi le territoire : l’intérieur du pays accumule les retards. Elle s’infiltre dans la justice : lente, capricieuse, inégalitaire. Elle traverse la culture : le langage du mérite sert trop souvent de paravent au mépris social. Elle broie la jeunesse : créative, diplômée, mais sans autre horizon que l’exil.

Le numérique, nouvelle cage invisible

L’agressivité ambiante n’est pas un mystère, elle est perceptible à tous les instants de la vie quotidienne. Quand l’État n’est plus là que pour punir, chacun devient une île assiégée.

Le collègue devient une menace, le voisin un intrus, le silence une arme de survie.

La répression ne vient plus seulement de l’État. Elle est aussi intérieure. Une forme de cannibalisme social s’est installée, amplifiée par les réseaux sociaux. En Tunisie, on se tait dans la rue mais on crie sur Facebook. On fait des procès d’intention, on y dénigre, on y juge sans preuve, on y condamne, on y insulte. Un défouloir de haine refoulée.

Des braises sous les cendres

Et pourtant, tout n’est pas mort. Il reste des gestes. Un repas partagé. Un dossier traité sans pot-de-vin. Une main tendue. Des surprises divines qui redonnent espoir.

Les solidarités informelles — familiales, amicales, associatives — tiennent encore debout ce qui peut l’être.

Mais même cela dérange le pouvoir. Sous prétexte de faire respecter la loi, il s’emploie à briser ce qui lui échappe : les liens invisibles, les complicités humaines, la solidarité qui se passe de lui. Car c’est cela qu’il redoute : un vivre ensemble qui ne passe pas par lui.

Reconstruire ou sombrer

L’oppression ne prive pas seulement de liberté de parole. Elle dissout l’idée même de société. Elle rend impossible l’espérance partagée. Et quand il n’y a plus rien à partager, on se bat pour des miettes — même contre ses semblables. On arrache de la bouche de son frère le quignon de pain rassis.

Le vrai combat n’est pas une loi de plus. Il est plus profond : Restaurer la confiance. Redonner du sens là où le cynisme domine. Faire de la règle un pacte de dignité, pas un outil de domination.

Dans une société qui souffre chacun finit, inévitablement, dans chacun de ses gestes au quotidien, par ne penser qu’à sauver sa peau. Dans ces conditions, blâmer ne sert à rien. Faire la morale encore moins. Il faut restaurer la justice sociale. 

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