L’anesthésie-réanimation constitue souvent un moment de vulnérabilité extrême pour tout patient, mais cette expérience prend une dimension particulière avec les personnes présentant des traits ou un diagnostic de paranoïa. La prise en charge de ces patients représente un véritable défi éthique et technique qui dépasse la simple administration de médicaments hypnotiques ou analgésiques. Ici plus qu’ailleurs le médecin anesthésiste est appelé à trouver la bonne distance entre lui et son patient.
La nature du défi : perception, contrôle et perte de soi
Le patient paranoïaque, qu’il soit diagnostiqué ou non, vit avec une perception altérée de la réalité caractérisée par une méfiance envahissante et une tendance à interpréter les actions d’autrui comme menaçantes. L’environnement hospitalier, avec ses protocoles impersonnels, ses équipements intimidants et son personnel inconnu, peut facilement être perçu comme hostile.
L’anxiété préopératoire, commune à la plupart des patients, se transforme ici en une crainte exacerbée de perdre le contrôle. L’idée même d’une altération de conscience induite pharmacologiquement peut être vécue comme une menace existentielle. Comme le soulignait déjà Henri Ey dans ses travaux sur la conscience, la peur de la dissolution du moi est particulièrement intense dans les structures paranoïaques.
Stratégies préopératoires : établir un fragile pont de confiance
La préparation psychologique préopératoire revêt une importance capitale. Elle nécessite :
1. Une consultation dédiée : Au-delà de l’évaluation standard faite lors de la consultation d’anesthésie, une consultation spécifique permettant d’établir un premier contact, d’identifier les craintes particulières et de discuter ouvertement du processus.
2. Une communication adaptée : Factuelle, cohérente, dépourvue d’ambiguïté. Chaque geste, chaque explication doit être prévisible. L’équipe soignante doit adopter une posture professionnelle mais non intrusive, évitant les familiarités excessives qui pourraient être interprétées comme manipulatoires.
3. L’implication du psychiatre traitant : Quand il existe, sa participation au processus décisionnel est inestimable. Il peut aider à adapter le discours, à anticiper les réactions et parfois à ajuster temporairement le traitement psychiatrique en prévision de l’intervention.
4. La préparation médicamenteuse : L’administration préopératoire d’anxiolytiques doit être considérée avec prudence. Chez certains patients paranoïaques, les benzodiazépines peuvent paradoxalement désinhiber et augmenter l’agitation. Des alternatives comme les antipsychotiques atypiques à faible dose peuvent parfois être préférées, en concertation avec le psychiatre.
Période peropératoire : la recherche d’une sédation « protectrice »
Le choix des agents anesthésiques doit intégrer plusieurs paramètres :
· Minimiser les effets désinhibiteurs : Certains agents comme le kétamine peuvent induire des phénomènes dissociatifs potentiellement anxiogènes pour ces patients.
· Privilégier une induction et un réveil calme : Les agents à pharmacocinétique prévisible permettant un contrôle fin de la profondeur d’anesthésie sont préférables. Le propofol, avec son profil d’induction rapide et de réveil généralement calme, est souvent approprié.
· Anticiper les interactions médicamenteuses : De nombreux patients paranoïaques suivent des traitements antipsychotiques (typiques ou atypiques) qui peuvent potentialiser les effets des agents anesthésiques ou induire des troubles du rythme cardiaque (allongement de l’intervalle QT).
· Maintenir une analgésie optimale : La douleur postopératoire peut être vécue comme une agression délibérée et renforcer les mécanismes paranoïdes. Une analgésie multimodale préventive, incluant si possible des techniques locorégionales, est hautement souhaitable.
Le délicat moment de l’induction
L’induction anesthésique constitue un moment critique où le patient perd progressivement le contrôle. La présence continue de l’anesthésiste-réanimateur, sa voix calme et rassurante, même lorsque le patient semble endormi, peuvent être utiles. Certaines équipes pratiquent une induction en douceur en maintenant un contact verbal jusqu’à la perte de conscience, évitant ainsi la sensation de « chute brutale » dans l’inconscience.
Réveil et période postopératoire : le retour à un moi vulnérable
Contrairement à ce qu’on pourrait craindre, de nombreux patients paranoïaques se montrent paradoxalement plus calmes en postopératoire immédiat. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce phénomène :
1. L’épuisement des mécanismes de défense : L’épreuve physique et psychique de l’intervention peut temporairement épuiser les ressources psychologiques, conduisant à une forme d’apaisement.
2. L’effet résiduel des agents anesthésiques : Certaines molécules possèdent des propriétés sédatives prolongées qui atténuent l’hypervigilance.
3. La satisfaction du « pire » surmonté : La confrontation réussie à une épreuve redoutée peut induire un soulagement temporaire.
Néanmoins, cette période nécessite une vigilance accrue. Les soignants doivent :
· Proposer un environnement calme et prévisible
· Limiter les changements de personnel soignant et ne pas avoir d’attitudes qui pourraient être interprétées comme intrusives de la part du patient.
· Donner des explications claires sur les sensations inhabituelles (douleur, effets résiduels des médicaments, présence de dispositifs médicaux)
· Surveiller l’apparition de confusions ou d’idées délirantes émergentes
Approche humaniste et éthique
Au-delà des considérations techniques, l’anesthésie du patient paranoïaque interroge profondément notre rapport à l’altérité psychique. Elle nous confronte à des questions essentielles :
· Comment préserver l’autonomie d’un patient dont la maladie altère précisément la capacité à faire confiance ?
· Comment distinguer une réticence pathologique d’un refus légitime et éclairé ?
· Comment adapter le principe de bienfaisance à une personne dont la perception du « bien » est filtrée par des mécanismes défensifs rigides ?
La réponse semble résider dans un équilibre subtil entre :
· Une attitude professionnelle rigoureuse : basée sur des protocoles réfléchis et une expertise technique indéniable
· Une écoute authentique : qui reconnaît la souffrance sans nécessairement valider les contenus paranoïdes. Le contact physique doit être mesuré et limité.
· Une flexibilité raisonnée : capable de s’adapter à chaque situation sans compromettre la sécurité
· Une humilité constante : reconnaissant que nous ne « maîtrisons » pas totalement l’expérience subjective du patient
L’anesthésie comme acte de rencontre
Finalement, l’anesthésie du patient paranoïaque transcende la simple performance technique pour devenir un acte de rencontre humaine dans ce qu’elle a de plus vulnérable. Elle demande à l’anesthésiste de développer non seulement des compétences pharmacologiques et physiologiques, mais aussi une intelligence relationnelle particulière.
Cette pratique exigeante rappelle avec force que la médecine périopératoire est fondamentalement une discipline de l’accompagnement, où la science des médicaments et des monitorings ne prend son sens que lorsqu’elle est mise au service d’une relation thérapeutique attentive et respectueuse de la singularité de chaque patient, surtout lorsque cette singularité s’exprime à travers les chemins tortueux de la paranoïa.
La réussite ne se mesure pas seulement à l’absence de complications physiques, mais aussi à la préservation de la dignité d’un être confronté à la double épreuve de sa maladie psychique et de la nécessaire altération de conscience que requiert son traitement chirurgical.
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