La Tunisie, berceau des Printemps arabes et longtemps considérée comme le seul laboratoire démocratique de la région, vit aujourd’hui une mutation politique profonde. Sous la conduite du président Kaïs Saïed, élu en 2019 sur un discours anti-système, le pays a progressivement suspendu ses garanties constitutionnelles, concentré les pouvoirs et réduit les espaces de contestation. Une transformation qui ne correspond pourtant pas au schéma classique du coup d’État militaire, mais qui s’apparente davantage à un « état d’exception démocratique », où les procédures d’urgence sont invoquées au nom de la pureté révolutionnaire et de la souveraineté populaire.
La révolution invoquée pour suspendre la démocratie
Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed s’appuie sur l’article 80 de la Constitution — prévu pour les « périls imminents » — pour geler le Parlement, lever l’immunité des députés et s’arroger le pouvoir exécutif. Depuis, l’exception est devenue la règle : dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, mise sous tutelle de l’autorité électorale, adoption d’une nouvelle Constitution par référendum dans des conditions de boycott et de controverse, et promulgation de décrets-loi limitant les libertés, à l’image de la loi sur la cybercriminalité utilisée contre des journalistes et opposants.
« Ce n’est pas l’armée qui a pris le pouvoir, c’est le président lui-même, en invoquant la nécessité de sauver l’État de la corruption et du chaos », analyse Leïla, universitaire tunisienne qui préfère garder l’anonymat. « Il utilise un vocabulaire révolutionnaire pour justifier des mesures autoritaires. On est dans une logique schmittienne : le souverain est celui qui décide de l’exception. »
L’exception, nouvelle norme politique
Le philosophe italien Giorgio Agamben, qui a longuement travaillé sur la notion d’« état d’exception », éclaire cette réalité tunisienne. Pour lui, l’exception n’est pas seulement une mesure temporaire en temps de crise ; elle peut devenir un paradigme de gouvernement, où la loi est suspendue au nom de sa préservation. En Tunisie, la rhétorique de l’urgence — économique, sécuritaire, politique — sert à légitimer une concentration permanente du pouvoir.
« La démocratie est un équilibre fragile, rappelle le philosophe. Lorsque l’exception se normalise, les droits deviennent des privilèges révocables à tout moment. » Les conséquences sont tangibles : des juges révoqués, des médias muselés, une société civile sous pression. Le décret-loi 54 sur la « lutte contre les fausses nouvelles » est régulièrement invoqué pour poursuivre des journalistes, militants et simples internautes.
Une résistance civile fragmentée mais tenace
Face à cette dérive, la société tunisienne oppose une résistance morcelée mais persistante. Des avocats manifestent régulièrement pour l’indépendance de la justice. Des syndicats, à l’image de l’UGTT, tentent de préserver leurs marges de manœuvre. Des collectifs de jeunes utilisent l’art et le numérique pour contourner la censure. « Notre rôle est de refuser la normalisation de l’exception, explique Yassin, un militant des droits humains. Chaque recul accepté aujourd’hui sera utilisé pour justifier un recul plus grand demain. »
Cette résistance est d’autant plus cruciale que le pouvoir ne nie pas toute forme démocratique : il organise des élections, consulte par sondages, et se réclame d’une légitimité plébiscitaire directe. C’est précisément ce mélange qui rend la situation complexe et insidieuse. « C’est le visage moderne de l’autoritarisme : une démocratie électorale minimaliste vidée de ses contre-pouvoirs », résume un politologue tunisien.
Quel avenir pour l’expérience tunisienne ?
La Tunisie se trouve à la croisée des chemins. La grave crise économique — inflation, chômage, dette — sert à la fois de justification à l’exception et de terreau pour un mécontentement croissant. Le pouvoir promet des solutions rapides, mais l’horizon se trouble. « Le risque est que l’exception devienne la structure permanente du gouvernement, alerte un diplomate européen en poste à Tunis. La communauté internationale regarde, partagée entre la crainte de l’effondrement et la difficulté à dialoguer avec un pouvoir qui se réclame de la souveraineté populaire. »
Dans les librairies de la capitale, les ouvrages de Giorgio Agamben et de Carl Schmitt sont de plus en plus demandés. Preuve que les Tunisiens cherchent des clés pour comprendre leur réalité. Une réalité où la démocratie, née dans l’élan révolutionnaire de 2011, doit aujourd’hui lutter pour survivre à l’état d’exception qui prétend la sauver.
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