L’actualité tunisienne est souvent trompeuse. Ceux qui vivent le moment ne voient que l’écume des événements, tandis que les véritables transformations, profondes et lentes, échappent à l’œil immédiat. Les changements qui secouent notre société ne surgissent pas d’un seul coup ; ils se déploient par secousses successives, imperceptibles au quotidien, masquées par l’urgence médiatique et les récits simplificateurs.
Les concepts révolutionnaires, autrefois porteurs de justice et de dignité, ont été récupérés pour légitimer des pratiques autoritaires. Les slogans de la révolution se sont transformés en instruments de pouvoir, et le discours officiel brouille la perception de ce qui change vraiment. Dans ce contexte, la désinformation n’est pas un simple bruit de fond : elle altère la compréhension, distord la mémoire et érode la confiance.
Pourtant, l’émancipation se construit aussi par le bas. Les mouvements citoyens, les initiatives locales, les gestes silencieux de résistance ou de solidarité constituent le véritable moteur du changement. Modernité et justice ne sont pas des slogans : elles prennent corps dans le quotidien, dans la créativité et la résilience des individus et des communautés. La question de la différence, de l’inclusion et du pluralisme souligne que le progrès ne se décrète pas d’en haut, il se vit, se pratique et se défend.
Faut-il rappeler que l’histoire de la Tunisie postcoloniale montre que la souveraineté nationale ne s’est jamais réduite pas à une posture contre l’Occident : elle a été un chantier de redéfinition de soi, un travail de mémoire et d’innovation. Aujourd’hui l’approche manichéenne de cette histoire est trompeuse. L’invisible, ce que les discours dominants ignorent ou taisent, se révèle sur une ou deux générations, tandis que l’imprévu, dans sa force de remodeler le monde, rappelle que l’histoire n’est jamais linéaire, jamais prévisible. Nous ne sommes pas qu’un carrefour géographique mais aussi et forcement culturel de populations locales et d’autres venues d’Afrique, d’Asie et d’Europe.
Aujourd’hui, il est impossible d’être historiciste. Chaque événement échappe à la simple réminiscence du passé. Naviguer entre héritage et futur, entre mémoire et innovation, exige un regard vigilant, critique, capable de distinguer le vrai du bruit. Comprendre les mutations de notre société suppose de percevoir l’invisible, d’anticiper l’imprévu et de reconnaître que ce sont ces forces discrètes, souvent méconnues, qui façonnent le présent et préfigurent l’avenir de la Tunisie.
La vigilance citoyenne, la curiosité intellectuelle et l’engagement quotidien sont les clefs pour ne pas laisser le récit officiel ou la manipulation médiatique écraser les transformations véritables. Dans cette tension entre visible et invisible, entre contrôle et imprévu, se joue l’essence même du progrès.
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