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Besoin de verticalité et impératif d’horizontalité

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Comment répondre au désenchantement !

Il ne se passe pas un jour sans qu’une ou un ami(e) ne me dise que la Tunisie est devenue invivable, que le pays que nous avons connu n’existe plus, qu’on ne reconnait plus les tunisiens, que la corruption et l’arnaque sont partout…pour eux la bataille est déjà perdue d’avance et pour des décennies ! En les écoutant, on ne peut s’empêcher de penser que c’est des cris de désespoir de nantis qui vivent mal la remise en cause de leurs privilèges…par la révolution. Mais il y avait tout de même quelque chose d’intrigant dans ces cris de détresse. Outre leur fréquence, ils provenaient de personnes ayant des profils très différents, opposés, des jeunes et des moins jeunes, des hommes politiques de droite et de gauche, des engagés dans la vie associative, des journalistes, des collègues…Il fallait bien se rendre à l’évidence, il y avait du vrai dans ce qu’ils ressentaient. 

Évidemment le perçu et le réel, ne se superposent jamais parfaitement mais aussi ils divergent rarement. Il est difficile sinon impossible d’avoir une idée objective sur ce qui se passe dans le pays tant les disparités sociales, régionales, catégorielles sont importantes. Deux années de COVID, la guerre en Ukraine, le coup de force du 25 juillet, le décret 117, la suspension de la constitution, le chômage, l’inflation, la violence quotidienne et d’autres facteurs objectivement anxiogènes ont fait leurs effets. Une conjoncture exceptionnelle mais qui n’explique pas tout. Il est désolant de constater que pour nombre de nos concitoyens la seule issue aujourd’hui est la fuite, leur confiance dans l’avenir est au plus bas et le mot en vogue en ce moment est sauvetage. Sauvetage de l’économie, des finances, des entreprises publiques, du sport, de la santé, de l’enseignement, de la culture ! Jamais réforme.

Mais la « faillite » est entièrement due aux erreurs de gestion de la dernière décennie comme se plaisent à le répéter les tartuffes, autoproclamés politiciens ? Avant le 14 janvier, injustice, corruption, népotisme, incompétence… n’étaient-ils pas des réalités prégnantes dans notre société ? Un certain romantisme révolutionnaire a fait croire que le départ du dictateur allait résoudre tous les problèmes. Fatale erreur de jeunesse. Les maux de notre société étaient en nous aussi. Nous sommes tous, une part du problème, nous alimentons encore aujourd’hui, chacun à son échelle, souvent inconsciemment, le modèle, dénoncé. Cinq décennies de dictatures ont impacté chacun d’entre nous au plus profond de son inconscient. 

Après la révolution la soif de justice sociale était immense, mais là aussi l’erreur a été de faire croire aux opprimés qu’on pouvait en quelques mois ou années redresser la barre. Comme toujours, les nouvelles classes dirigeantes qui se sont succédées, se sont empressées de reprendre le même modus operandi que le régime précédent, en y ajoutant toutefois une touche personnelle, une incroyable dose d’incompétence ! Leurs échecs font rêver plus d’un à un retour au régime précédent. C’est un classique mais il reflète bien l’ampleur de la déception. 

Indéniablement la révolution a aggravé la fracture sociale. Mais à mon sens, pour comprendre le désenchantement actuel, il faut revenir aux racines des maux de notre société. Autrement dit se demander pourquoi notre modèle de société ne fait plus rêver ?
Éducation, santé, transports en commun, accès à la culture, sport… Étaient considérés au lendemain de l’indépendance comme des biens communs aux yeux des dirigeants et des citoyens. Tout n’était pas parfait, loin de là. Tous, étions convaincus que la mixité sociale était le ciment d’une société et ce ciment était justement ces biens communs. L’immense majorité des enfants tunisiens s’asseyaient sur les mêmes bancs de l’école publique, tous avaient les mêmes livres et cahiers achetés à des prix dérisoires. Nos enseignants, ces héros, veillaient à ce que l’école soit un sanctuaire égalitaire, le moindre soupçon de ségrégation sociale y était combattu. L’autre instrument essentiel de justice sociale a été l’accès à la santé. Les centres de soin de base, le planning familial, la médecine scolaire…c’étaient aussi des ascenseurs sociaux. Il en est de même pour le sport. Les équipes sportives étaient une seconde famille pour les jeunes et les enfants des rues et non des entreprises commerciales uniquement limitées aux disciplines lucratives comme aujourd’hui. On pouvait y pratiquer des sports collectifs ou individuels avec peu de moyens. Les maisons de la culture aussi…Sans tomber dans les mêmes travers dénoncés plus haut, la situation n’était pas idyllique mais tous les espoirs étaient permis et les résultats de ces choix étaient perceptibles.

Le premier virage a été pris insidieusement au milieu des années 70, il s’est accéléré après 1990. Imperceptible mais constante a été la démission de l’État. In fine, en 2022 être né quelque part est devenu un déterminant essentiel, unique parfois, de la suite et ce n’est pas acceptable. Un entre soi social, économique, culturel indécent, exclusif s’est mis en place. Trahie par ses nouvelles élites, la société s’est cloisonnée. Des barrières hermétiques ont été érigées par ceux que le système a nourri. Une certaine classe aisée politique, économique, médiatique s’est coupée de la société. Les barrières scolaires, privé – public, se transforment toujours en barrières sociales. Les enfants d’un même pays ne jouent plus ensemble, ils s’ignorent. Annuellement la cartographie de la réussite au baccalauréat nous rappelle l’ampleur des injustices subies. Les écarts entre les chiffres d’espérance de vie d’un quartier à l’autre ou d’un gouvernerat à l’autre en sont une des illustrations. Notons au passage que le nombre de morts par quartier lors de la révolution est aussi un indicateur de la pauvreté !

Rebâtir une dynamique sociétale inclusive est un long chemin tortueux.

Occupés à débattre du sexe des anges et des modalités d’élaboration des constitutions et autres balivernes nous délaissons depuis des mois l’essentiel. Il est vrai que parler de rétablir l’égalité des chances dans la cacophonie actuelle risque de provoquer la colère des uns ou l’hilarité des autres. Pourtant l’une des missions de l’État n’est-elle pas de veiller à garantir l’égalité des chances à tous ses citoyens ? Rappelons aux oublieux que réduire les disparités n’est pas un choix idéologique mais une garantie de bâtir une société juste et heureuse. 

Les régions et les quartiers délaissés par l’État se sont donc dressés pour réclamer une société plus juste et ils n’ont pas été entendus. Ils n’ont pas eu droit à la parole ou alors leur prise de parole a été jusqu’à présent inaudible ou alors pire, récupérée par des politiciens peu scrupuleux. Aujourd’hui ils n’ont plus confiance et ils contestent les formes de verticalité que propose la démocratie représentative. Ils ont pris conscience que de biens communs, il n’y en a point dans la société où ils vivent. La solution ? Elle coule de source, la révolte et un immense besoin de parole directe, sans représentants. Saine réaction, malheureusement elle a été détournée de ses objectifs. S’exprimer, débattre à large échelle est une chance, un espoir, malmené ce processus débouche sur des règlements de compte et des discours populistes. 

Le besoin de renouveau démocratique n’est pas propre à la Tunisie. 

Le 21eme siècle, grâce aux progrès de la technologie, offre une chance à la démocratie de se renouveler. Le monde entier ressent ce besoin. L’intelligence serait d’adapter la technologie pour être à l’écoute des aspirations des citoyens. Certes nous en sommes loin aujourd’hui mais une forme de démocratie « semi-directe » où la participation aux débats de larges franges de la société est possible. Conduite de façon organisée, transparente, méthodique elle est constructive, instrumentalisée elle est destructive. Comme le dit Philippe Lemoine « Une nouvelle verticalité, ascendante, permettant à chacun d’échapper à la fragmentation de ses rôles sociaux, tout en résistant à l’attraction vers le bas des messages courts, anonymes et haineux. ». Pour le moment nous avons surtout eu des messages anonymes et haineux mais il ne faut pas désespérer. Il revient à l’État de mettre en place, dans une neutralité absolue, les mécanismes qui permettent aux partis politiques et autres organisations de la société civile de s’emparer des débats. Pour que notre système politique soit à l’écoute des préoccupations des citoyens pour qu’il soit générateur d’idées, pour éviter les injustices, et veiller à la préservation de nos biens communs. Les élites de tous bords, de l’artisan à l’universitaire, pourraient, dans un réflexe primaire de supériorité ou parce qu’ils sont, dans ce genre de processus des cibles faciles pour les populistes, se sentir non concernées par ce genre de dynamique. Ils sont une condition nécessaire mais non suffisante à la crédibilité de tout projet, il revient à l’État de les attirer et non de les stigmatiser. La première « consultation électronique » réalisée dans notre pays peut être considérée comme un simple essai. Tendancieuse, outrageusement tendancieuse elle l’a été. Menée par le pouvoir en place, dans la précipitation, sans aucun respect des méthodologies admises en la matière, sans transparence et avec des moyens matériels et humains bricolés, ses résultats ne sont pas crédibles, mais les leçons apprises doivent être retenues. L’erreur serait de diaboliser la méthode et d’en faire un sujet de moquerie. Penser et organiser sur le long terme ce genre d’approches, y mettre les moyens humains et financiers pour l’institutionnaliser, en assurer la transparence, l’indépendance et la pérennité dans un esprit d’écoute et de liberté est impératif pour rétablir les liens démocratiques et seul un organisme indépendant peut assurer cette mission. Entendons bien cette approche bottom- up loin d’exclure les corps intermédiaires doit au contraire leur offrir avec le soutien de l’État une nouvelle façon de faire de la politique. Car enfin le rôle d’un État n’est-il pas d’être à l’écoute des citoyens en d’autres termes de veiller à faire vivre la démocratie ? Or toutes formes de vies dépendent des capacités des systèmes à innover. Malheureusement ce que nous avons vécu jusqu’à présent ressemble plus à une apoptose qu’à une évolution, en prendre conscience redonnerait confiance en l’avenir, le pays en a grandement besoin.

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