L’école, longtemps considérée comme le creuset de l’égalité des chances, se révèle en réalité être un puissant vecteur de reproduction et d’amplification des inégalités sociales préexistantes. C’est le constat sans appel dressé par de nombreuses études menées ces dernières années en psychologie sociale et en sociologie de l’éducation.
Dès les premiers pas dans la scolarité, on observe en effet des écarts flagrants dans la participation et l’expression des élèves en classe. Les enfants issus de milieux familiaux favorisés prennent beaucoup plus spontanément la parole, sont davantage interrogés par l’enseignant et s’expriment avec une aisance bien supérieure à celle de leurs camarades issus de classes populaires. Ces derniers, moins familiers avec les codes et attendus scolaires, se sentent souvent en décalage et s’effacent, persuadés au fond d’eux-mêmes qu’ils sont moins intelligents ou doués que les autres.
Ce phénomène ne fait malheureusement que s’amplifier au fil du cursus. Les élèves défavorisés ont une probabilité beaucoup plus élevée de rencontrer des difficultés, d’accuser un retard scolaire ou encore de terminer leur scolarité sans aucun diplôme. Plusieurs mécanismes psychologiques entrent ici en jeu pour expliquer ce creusement inexorable des inégalités.
Tout d’abord, le poids de la « menace du stéréotype » : les enfants issus de milieux populaires craignent en permanence de correspondre aux idées reçues négatives associées à leur groupe social, ce qui génère un stress et des pensées parasites nuisant inévitablement à leurs performances. De la même manière, les situations de comparaison sociale, omniprésentes dans l’enceinte scolaire, poussent les élèves les plus faibles à se percevoir comme moins intelligents ou moins méritants, menaçant ainsi leur estime de soi et leur sentiment de valeur personnelle.
Les enseignants, bien qu’animés des meilleures intentions et soucieux de traiter équitablement tous leurs élèves, n’échappent malheureusement pas non plus à ces biais. De manière inconsciente, ils accordent généralement moins de temps de parole et d’attention aux enfants issus de milieux défavorisés, renforçant ainsi leur sentiment d’illégitimité et de relégation.
Mais les causes profondes de ces inégalités scolaires dépassent largement le seul cadre de la classe. Elles sont en réalité ancrées dans l’organisation même de notre système éducatif, à travers des phénomènes tels que la ségrégation entre établissements ou encore la différenciation précoce des filières. Des choix politiques qui tendent malheureusement à accentuer plutôt qu’à réduire les écarts de réussite entre élèves.
Car la répartition inéquitable des ressources, des moyens et des conditions d’apprentissage entre les établissements scolaires, couplée à une orientation prématurée des jeunes, constituent autant de facteurs aggravants. Plus les collèges concentrent des enfants de milieux favorisés, plus ils rassemblent aussi de caractéristiques susceptibles d’améliorer l’apprentissage (équipes enseignantes plus expérimentées et stables, attentes élevées sur les élèves, moins de temps passé à réguler les comportements perturbateurs, etc.). C’est malheureusement beaucoup moins le cas dans les établissements à dominante populaire, où les progrès des élèves s’en trouvent irrémédiablement limités.
Pour lutter efficacement contre ce phénomène, des pistes d’action existent cependant. Au niveau de la classe, les enseignants peuvent adopter des pratiques pédagogiques plus inclusives, valoriser davantage les progrès de chacun plutôt que les seules performances, ou encore expliquer aux élèves que l’intelligence n’est pas une donnée figée mais bien une capacité malléable et perfectible. Mais ces initiatives, aussi louables soient-elles, resteront malheureusement insuffisantes si l’on ne s’attaque pas simultanément aux inégalités sociales à l’échelle de la société dans son ensemble.
Car c’est bien de la réduction des disparités économiques, culturelles et symboliques que dépend en grande partie celle des inégalités scolaires. Attribuer davantage de ressources aux zones défavorisées ne suffit pas, il faut aussi limiter la fuite des élèves plus favorisés vers le privé ou d’autres établissements publics en contournant la carte scolaire. Bref, c’est d’un véritable choix de société dont il est question ici : que souhaitons-nous réellement pour notre système éducatif et, au-delà, pour l’avenir de notre jeunesse ?
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