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Chronique d’un président qui prétend être sur une autre planète

Après plus de cinq années à la tête de l’État tunisien, le président Kaïs Saïed peut se targuer d’un exploit rare : gouverner un pays tout en vivant ailleurs. Il l’a d’ailleurs reconnu lui-même, avec cette franchise désarmante qui tient lieu de programme politique : il vit sur une autre planète. On aurait tort de le croire. Certes les chiffres, eux, semblent ne pas venir du même système solaire que le nôtre, mais il sait parfaitement où se trouve les leviers du pouvoir absolu.

Selon le rapport Saïed-mètre publié par l’ONG I Watch, sur les 72 promesses formulées depuis octobre 2019, seules 9 ont été tenues. Neuf. Soit 12,5 %. Un score honorable… pour un examen que l’on aurait quitté au bout de vingt minutes. Neuf autres promesses sont « en cours » (11 %), sans doute coincées dans l’atmosphère, 33 sont restées lettre morte (46 %) et 22 ont été purement et simplement contredites (30,5 %).

Autrement dit : quand la promesse ne meurt pas, elle se retourne contre son auteur.

Pour combler ce vide, le pouvoir a trouvé une solution simple : le slogan. Ne compter que sur soi. Lutter contre la corruption. Donner la parole au peuple. Dénoncer les complots contre le peuple. Toujours le peuple. Tellement invoqué qu’il a fini par disparaître derrière l’incantation. À force de parler en son nom, on l’a privé de voix.

Sur le terrain politique et législatif, le président a tenu à prouver qu’il savait organiser des consultations. Le référendum constitutionnel, mené en violation manifeste des normes internationales, a bien eu lieu. Les élections législatives et celles des conseils régionaux aussi. Résultat : un boycott massif, et un exploit mondial — la Tunisie a battu, à trois reprises, son propre record d’abstention.

Sur 16 engagements politiques, 7 n’ont pas été tenus, et 4 ont été ouvertement contredits. La cohérence, ici, consiste à aller jusqu’au bout de l’incohérence.

Certains domaines, eux, ont le mérite de la clarté. Justice, droits et libertés, environnement, culture, santé, immigration irrégulière : zéro promesse tenue. Un 100 % d’échec, net, sans bavure. Une performance que même l’opposition n’aurait pas osé promettre.

Pour le pouvoir d’achat, l’éducation, les transports et la question palestinienne, les résultats sont dits « mitigés », avec des taux de réalisation compris entre 75 % et 89 %. Mais pendant que les chiffres tentent de rassurer, le discours présidentiel, lui, menace. Résultat : les initiatives individuelles sont asphyxiées, la confiance est dissoute, et le grand projet des sociétés communautaires s’est écrasé au sol avant même d’avoir décollé. Un fiasco absolu, mais partagé équitablement.

La dérive autoritaire, elle, a été menée avec méthode. Suspension du Parlement. Mise en place d’un Conseil supérieur de la magistrature provisoire. Contrôle accru du système judiciaire. « La justice n’est pas un pouvoir, mais une fonction », répète le président. On comprend mieux : une fonction sert, elle n’indépendantise pas.

Même l’Instance électorale indépendante a été réformée. Trois de ses anciens membres, qualifiés de « rebelles », sont aujourd’hui poursuivis par la justice. Le pluralisme, apparemment, n’est toléré qu’à condition d’être silencieux.

Au final, le bilan est sans appel. Non-respect de l’État de droit. Affaiblissement des institutions démocratiques. Marginalisation de la société civile. Recul massif des libertés publiques. Le renouveau démocratique promis s’est transformé en restauration autoritaire, sans l’élégance des antiquités.

Dans la rue, l’enthousiasme a laissé place à l’angoisse. Les manifestations pacifiques, jadis symbole d’espoir, sont désormais étouffées par la répression. La société civile est reléguée au rang de nuisance. Les médias, autrefois pluriels, ressemblent de plus en plus à une chambre d’écho où la critique se perd dans le bruit de la propagande officielle.

Pendant ce temps, l’économie s’effondre avec une discrétion presque polie. Le pouvoir d’achat fond. Le chômage augmente. La jeunesse regarde l’horizon comme on regarde une mer sans bateau. Le désespoir devient une donnée structurelle.

Le plus inquiétant reste peut-être l’absence totale de dialogue. Les promesses de réformes économiques et sociales sont remisées au fond d’un tiroir, pendant que l’énergie du pouvoir se concentre sur une seule tâche : durer. Les appels à la réconciliation nationale et au consensus se heurtent à une indifférence glaciale, presque méthodique.

L’avenir de la Tunisie demeure incertain. Le besoin d’un retour à la démocratie, à la justice sociale et au respect des droits humains n’a jamais été aussi pressant. Les Tunisiens, eux, ont déjà prouvé par le passé qu’ils savaient résister. Reste à savoir combien de temps encore ils accepteront d’être gouvernés depuis une autre planète.

Car notre pays peut survivre à de mauvaises promesses.

Il survit plus difficilement à l’habitude du mensonge.

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