Lors d’une récente interview, une haute responsable d’un ministère tunisien a été interrogée sur les conséquences des violences visant des migrants subsahariens, tant sur le climat des affaires que sur l’image de la Tunisie auprès de ses partenaires africains. Sa réponse a surpris par sa brutalité :
« Violences ? Peut-on vraiment parler de violences ? Il faut rappeler que ces personnes sont en situation irrégulière. Celles qui sont en règle sont les bienvenues. »
Lorsque l’intervieweur a évoqué les déportations vers des zones désertiques, la réponse a été tout aussi glaçante :
« Nous ne pouvons pas les laisser prendre la mer. »
Ces propos illustrent un glissement inquiétant : la négation des faits au nom du statut administratif. Comme si l’irrégularité effaçait l’humanité.
Une crispation démesurée et irrationnelle
Nous nous souvenons tous de ces scènes pénibles où des citoyens dits « respectables » pourchassaient des migrants subsahariens. Officiellement, l’argument avancé était juridique : l’entrée illégale sur le territoire. Mais chacun sait que cette justification ne dit pas tout. Les discours qui accompagnent ces violences débordent largement le cadre du droit pour s’aventurer sur le terrain de la peur, du fantasme et parfois de la haine.
Selon le FTDES, le nombre de migrants en situation irrégulière en Tunisie serait d’environ 28 000. Le journal La Presse évoquait, en juin 2024, le chiffre de 60 000. Même dans cette estimation haute, cela représente à peine 0,5 % de la population tunisienne. Comment expliquer alors une telle panique collective ?
La théorie du « grand remplacement » est régulièrement invoquée. Elle repose pourtant sur un récit complotiste sans fondement factuel : l’idée qu’une population étrangère viendrait progressivement se substituer à la population locale. Aucune donnée sérieuse ne vient étayer cette hypothèse. Et pourtant, dans un contexte de crise économique, sociale et politique profonde, cette peur a prospéré comme un feu de paille.
Les inquiétudes de certains Tunisiens — propriétaires terriens, pêcheurs confrontés aux réseaux de passeurs — doivent être entendues. Mais elles ne peuvent servir de prétexte à l’abandon de toute humanité.
Des réalités migratoires ignorées
Les migrations sont des phénomènes complexes, déterminés par les conflits, la pauvreté, les inégalités globales et les opportunités économiques. Elles ne relèvent pas d’un plan organisé. Les migrants subsahariens en Tunisie viennent d’horizons extrêmement divers, parlent des langues différentes, portent des cultures multiples. Ils sont le plus souvent en transit vers l’Europe, occupant des emplois précaires pour financer une traversée périlleuse. Tout le monde le sait, même ceux qui prétendent l’ignorer.
Beaucoup sont avant tout des victimes : victimes de réseaux criminels, de racket, d’exploitation, parfois de violences physiques. Bien sûr, le trafic d’êtres humains attire aussi des individus délinquants. Mais rien, absolument rien, ne justifie les punitions collectives : les abandons dans le désert, sans eau ni nourriture, les passages à tabac, l’exposition de femmes et d’enfants à une mort probable.
Le racisme comme poison social
Une scène rapportée récemment illustre cruellement cette dérive. Une femme tunisienne âgée, vêtue d’un melia, mendiait dans une rue d’un quartier aisé. Un migrant subsaharien, vendant des mouchoirs pour survivre, s’est approché d’elle. Deux précarités face à face. Deux humanités. Mais dans l’imaginaire collectif, l’une serait plus légitime que l’autre.
Le racisme fonctionne ainsi. Il classe, simplifie, rassure faussement. Il réduit les individus à leur origine supposée, à leur couleur de peau, à une identité fantasmée. « Lui, il est de tel pays, donc il est comme ci ou comme ça. » C’est toujours ainsi que commencent les dérives.
Nelson Mandela le rappelait avec force :
« La véritable mesure d’un homme ne se trouve pas dans sa nationalité, sa religion ou la couleur de sa peau, mais dans la force de son caractère et de ses idéaux. »
Malgré l’absence totale de fondement scientifique à la notion de race, les croyances raciales persistent. Le racisme est irrationnel. Il ne se combat pas seulement par des chiffres, mais par une remise en question profonde de notre rapport à l’altérité.
Responsabilités tunisiennes et européennes
La Tunisie ne peut accepter de devenir le gendarme de l’Europe. L’Union européenne porte une responsabilité majeure dans cette situation. Elle ferme les yeux sur des pratiques inhumaines, tant qu’elles se déroulent loin de ses frontières. Vols de moteurs en mer, refoulements, morts invisibles : tout cela est toléré en échange de financements, d’équipements et de promesses creuses.
L’UE doit assumer ses responsabilités : accueil digne, politiques migratoires respectueuses des droits fondamentaux, partenariats Nord-Sud équitables, débarrassés des logiques néocoloniales.
Un choix de société
La lutte contre le racisme n’est ni naïve ni secondaire. Elle est un impératif moral, politique et républicain. La classe politique tunisienne doit rompre clairement avec les discours de haine. Les médias doivent traiter la migration avec nuance et humanité. L’école doit transmettre la tolérance et la complexité du monde. Les initiatives locales favorisant le dialogue interculturel doivent être soutenues.
La Tunisie possède une histoire riche, plurielle, profondément méditerranéenne et africaine. Elle a le choix : céder à la peur et au repli, ou faire de cette diversité une force.
C’est dans la manière dont une société traite les plus vulnérables qu’elle révèle ce qu’elle est vraiment. Et ce que, collectivement, elle choisit de devenir
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