Le populisme s’est imposé comme l’un des phénomènes politiques majeurs du XXIᵉ siècle. Il traverse les continents, bouleverse les systèmes partisans, fragilise les démocraties libérales et reconfigure le rapport entre gouvernants et gouvernés. Pourtant, malgré son omniprésence dans le débat public, le populisme demeure un objet théorique instable, difficile à cerner. Il est invoqué pour disqualifier, pour alerter, parfois même pour séduire. Mot « en caoutchouc », il sert à désigner des réalités aussi hétérogènes que les régimes de Donald Trump, Javier Milei, Hugo Chávez, Nicolás Maduro, Viktor Orbán ou Rodrigo Duterte et bien d’autres hommes et femmes politiques à travers le monde.
Cette plasticité sémantique constitue un premier obstacle à sa compréhension. Peut-on réellement mettre sur le même plan des expériences issues de l’extrême droite et de l’extrême gauche, des projets autoritaires et des mouvements de contestation sociale ? Ces amalgames, souvent intéressés, empêchent de penser le populisme autrement que comme une pathologie morale. Pourtant, renoncer au terme serait une erreur : le populisme répond à une transformation profonde de la démocratie contemporaine et à une crise globale de la représentation politique.
Partout, le populisme émerge sur les ruines d’un même diagnostic : sentiment d’abandon, perte de souveraineté, disqualification des élites, fatigue démocratique. Il exprime une aspiration ambivalente : d’un côté, la volonté de réactiver la souveraineté populaire ; de l’autre, la tentation de la simplification autoritaire.
Une anatomie globale du populisme
À l’échelle mondiale, le populisme peut être compris comme un idéal-type structuré autour de cinq dimensions fondamentales.
D’abord, une conception antagonique du peuple, fondée sur une opposition radicale entre un « nous » vertueux et un « eux » corrupteur : élites politiques, économiques, médiatiques, juges, partis, intellectuels. Le peuple y est pensé comme un bloc homogène — un peuple-Un — niant la pluralité sociale, culturelle et politique qui constitue pourtant le cœur de toute démocratie vivante.
Ensuite, une théorie populiste de la démocratie, qui privilégie la démocratie directe, le référendum et l’appel au peuple, tout en affaiblissant les contre-pouvoirs. Les institutions indépendantes sont perçues comme des obstacles à la volonté populaire, et la médiation est assimilée à une confiscation.
Troisièmement, une modalité spécifique de la représentation, incarnée dans la figure du leader charismatique, présenté comme l’organe vivant du peuple. Ce « leader-organe » n’est pas un représentant parmi d’autres : il prétend incarner immédiatement la volonté générale, rendant toute opposition suspecte, voire illégitime.
Quatrièmement, une philosophie économique et politique souverainiste, souvent marquée par un national-protectionnisme, un rejet de la mondialisation et une redéfinition de la justice sociale à partir de l’appartenance nationale plutôt que de l’universalité des droits.
Enfin, un régime de passions politiques, mobilisant la colère, le ressentiment, la peur et l’humiliation. Le populisme ne gouverne pas seulement par des programmes, mais par des affects, construisant une communauté émotionnelle soudée contre des ennemis désignés.
Ces traits se déclinent différemment selon les contextes nationaux, donnant lieu à des populismes de droite, de gauche ou hybrides, parfois idéologiquement incohérents mais politiquement efficaces.
Le populisme tunisien : une variante illibérale du moment global
Le populisme porté par le président tunisien s’inscrit pleinement dans ce moment mondial, tout en présentant des spécificités locales. Il naît d’une crise profonde de la transition démocratique, d’un effondrement de la confiance dans les partis, d’une exaspération sociale et d’un sentiment de dépossession politique.
Comme ailleurs, le discours populiste tunisien repose sur une opposition frontale entre un peuple supposé pur et une élite accusée de trahison, de corruption et d’illégitimité. Mais ici, cette rhétorique s’accompagne d’un rejet quasi total de la médiation politique. Les partis, le Parlement, les corps intermédiaires, la presse critique et même certaines institutions judiciaires sont disqualifiés au nom d’un lien direct entre le chef et le peuple.
La conception de la démocratie qui en découle est profondément plébiscitaire. Le référendum devient l’instrument privilégié de légitimation, non comme moment de délibération collective, mais comme validation a posteriori d’un pouvoir déjà concentré. La démocratie n’est plus un processus conflictuel et pluraliste, mais une adhésion silencieuse à une volonté incarnée.
Cette logique rejoint dangereusement la tradition césariste analysée par l’histoire politique : un pouvoir qui se prétend populaire tout en neutralisant les mécanismes de contrôle. Comme dans d’autres expériences populistes contemporaines — en Hongrie, au Venezuela ou aux Philippines — la promesse de restauration de la souveraineté se traduit par une réduction effective des libertés.
Populisme et violence symbolique du pouvoir
Dans ce cadre, la violence du pouvoir ne se manifeste pas seulement par la répression physique ou judiciaire. Elle prend aussi des formes plus diffuses : disqualification morale de l’opposition, stigmatisation de groupes sociaux, instrumentalisation de la peur, appauvrissement du langage politique. Le populisme tend à transformer le conflit démocratique en affrontement existentiel, où toute critique devient une trahison.
C’est ici que la critique philosophique devient indispensable. Le populisme n’est pas simplement une déviation accidentelle de la démocratie ; il en est une forme limite, qui exacerbe ses tensions internes. Il rappelle que la souveraineté populaire ne peut survivre sans institutions, sans pluralisme, sans reconnaissance de la conflictualité sociale.
Au-delà du populisme : répondre à l’aspiration démocratique
Critiquer le populisme ne signifie pas nier ce qu’il révèle. Il exprime une demande réelle de participation, de justice et de reconnaissance. Le danger réside dans la réponse qu’il apporte : une souveraineté sans garanties, une unité sans diversité, un pouvoir sans contre-pouvoirs.
En Tunisie comme ailleurs, l’enjeu n’est donc pas de restaurer un ordre technocratique discrédité, mais de réinventer une démocratie exigeante, capable d’articuler souveraineté populaire et pluralisme, efficacité politique et État de droit, participation citoyenne et responsabilité institutionnelle.
Le populisme prospère sur le vide laissé par des démocraties épuisées. Il ne sera dépassé ni par le mépris ni par la peur, mais par la reconstruction patiente d’un « nous » démocratique inclusif, conflictuel et conscient de ses propres limites.
C’est à ce prix seulement que la démocratie cessera d’être une promesse déçue — et que le populisme cessera d’apparaître comme son ultime recours
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