Racisme d’État, mensonges publics et faillite morale : la Tunisie face à elle-même

Il arrive un moment où le silence devient une complicité. Les discours officiels tenus ces derniers mois sur les migrants subsahariens en Tunisie relèvent moins de la maladresse que d’une stratégie assumée de déni, de déshumanisation et de manipulation de l’opinion publique.

Lors d’une récente interview, une haute responsable d’un ministère tunisien a balayé d’un revers de main les violences documentées contre des migrants noirs : « Violences ? Peut-on vraiment parler de violences ? » Avant de réduire ces femmes, ces hommes et ces enfants à un statut administratif : « immigrants en situation irrégulière ». Comme si l’irrégularité supposée suspendait le droit à la dignité, à la vie, à la protection contre la barbarie.

Lorsque l’intervieweur évoque les déportations vers des zones désertiques, la réponse est glaçante : « Nous ne pouvons pas permettre à ces individus de prendre la mer. » Autrement dit, la mort devient un instrument de dissuasion acceptable. Ce glissement rhétorique — du droit vers la force, de la loi vers la punition collective — marque une rupture grave avec toute prétention humaniste.

Car ne nous mentons pas : ce qui se joue ici n’est pas une simple question migratoire. C’est une question raciale.

Les chiffres sont connus. Selon le FTDES, les migrants subsahariens en situation irrégulière seraient environ 28 000 ; même en retenant les estimations les plus alarmistes de certains médias (60 000), ils ne représentent pas plus de 0,5 % de la population tunisienne. Comment expliquer, dès lors, une telle hystérie collective ? Une telle violence sociale et institutionnelle ?

La réponse tient en deux mots : peur fabriquée.

La théorie du « grand remplacement », importée, recyclée et relayée sans esprit critique, prospère sur des frustrations bien réelles — chômage, crise économique, insécurité sociale — mais elle désigne de faux coupables. Elle transforme des victimes en boucs émissaires. Elle prospère d’autant mieux que le pouvoir politique choisit de l’instrumentaliser plutôt que de la combattre.

Pourtant, la réalité est connue de tous : ces migrants ne « remplacent » personne. Ils sont majoritairement en transit vers l’Europe. Ils occupent des emplois précaires, mal payés, invisibles. Ils subissent rackets, violences, exploitation. Ils dorment dans des conditions indignes. Ils vivent dans la peur permanente. Et malgré cela, on ose encore parler de menace.

Oui, des réseaux criminels existent. Oui, le trafic d’êtres humains est une réalité. Mais aucun État digne de ce nom ne répond au crime par la punition collective. Rien — absolument rien — ne justifie d’abandonner des êtres humains dans le désert, sans eau ni nourriture, parfois blessés, parfois avec des enfants. Ce ne sont pas des « débordements ». Ce sont des crimes.

Le plus inquiétant n’est peut-être pas la violence elle-même, mais sa banalisation. Elle s’insinue dans les conversations ordinaires, dans les catégories mentales, dans les raccourcis paresseux : « eux », « les Noirs », « les Subsahariens », comme s’il s’agissait d’un bloc homogène, sans histoire, sans singularité, sans humanité. Réduire un individu à sa couleur de peau ou à son origine géographique rassure ceux qui ont peur, mais appauvrit moralement toute la société.

Le racisme n’est pas une opinion. C’est une gangrène sociale. Non dénoncé, il finit toujours par ronger ceux qui le tolèrent.

Comme l’a rappelé Nelson Mandela, « la véritable mesure d’un homme ne se trouve pas dans sa nationalité ou la couleur de sa peau, mais dans la force de son caractère ». Et comme l’a souligné Mamphela Ramphele, « le racisme est une maladie de l’esprit et du cœur ». Une maladie qui ne se soigne ni par la répression ni par le mensonge, mais par l’éducation, la lucidité et le courage politique.

Enfin, il faut nommer les responsabilités externes. La Tunisie est devenue, sous pression, le gendarme de l’Europe. Une Europe qui se drape dans les droits humains tout en externalisant la violence de ses frontières. Une Europe qui finance, équipe, ferme les yeux. Les migrants que l’on laisse mourir loin des caméras ne sont pas une bavure du système : ils en sont le produit.

La Tunisie peut choisir un autre chemin. Elle peut refuser la propagande, rejeter les discours de haine, protéger les droits fondamentaux, investir dans l’éducation, soutenir les initiatives locales de solidarité, exiger de l’Union européenne des politiques justes plutôt que des chèques empoisonnés.

Ce combat n’est pas secondaire. Il ne concerne pas seulement les migrants. Il concerne ce que nous devenons collectivement.

Une société qui accepte l’inacceptable au nom de la peur finit toujours par se trahir elle-même. Une société qui choisit l’humanité, même dans la difficulté, se grandit.

La Tunisie a une histoire, une diversité, une dignité. Elle doit décider si elle veut les honorer — ou les renier.

Laisser un commentaire

Comments (

0

)