Toute réflexion sérieuse sur le pouvoir commence par une constatation dérangeante : l’État est fondé sur une violence originaire. Max Weber l’a formulé sans détour en définissant l’État comme l’institution qui revendique avec succès le monopole de la violence légitime. Cette violence première n’est pas un accident de l’histoire ; elle est constitutive de l’ordre politique. Mais c’est précisément parce qu’elle est fondatrice qu’elle doit être strictement encadrée. Lorsqu’elle cesse d’être contenue par le droit, elle se transforme en domination brute.
La pensée de Carl Schmitt, invoquée ici à juste titre, radicalise ce constat. Pour Schmitt, le souverain est celui qui décide de l’exception. Autrement dit, celui qui suspend le droit au nom de la nécessité. Dans cette perspective, le droit n’est jamais premier ; il est subordonné à une décision politique ultime, ancrée dans une situation de crise. La conséquence est vertigineuse : si l’État est fondé sur la violence, alors toute violence exercée au nom de sa survie peut être tenue pour légitime. C’est ainsi que Schmitt a pu, sans contradiction interne, considérer le coup d’État nazi comme juridiquement fondé.
L’argument est pragmatique au sens de Peirce : une théorie se juge à ses effets réels. Or la théorie schmittienne a accompagné — et légitimé — l’un des régimes les plus destructeurs de l’histoire. Cela ne signifie pas que Schmitt ait tort sur tout ; cela signifie que sa pensée révèle, dans sa radicalité, une vérité inquiétante : le droit, sans ancrage éthique et démocratique, peut devenir l’instrument même de la barbarie.
Cette leçon est cruciale pour comprendre la situation dans notre pays.
Depuis plusieurs années, la Tunisie vit dans un régime d’exception permanent, justifié par un discours de nécessité : crise économique, instabilité politique, menace sécuritaire, complot intérieur ou extérieur. La suspension progressive des contre-pouvoirs, la concentration des fonctions exécutives, la marginalisation du Parlement, l’instrumentalisation de la justice et la criminalisation de la dissidence s’inscrivent dans une logique schmittienne classique : le salut de l’État prime sur le droit.
Mais qui définit la nécessité ? Voilà la question centrale. Lorsqu’un seul acteur politique se proclame interprète exclusif de l’urgence, la nécessité cesse d’être une catégorie objective pour devenir un outil de domination. La violence de l’État — qu’elle soit policière, judiciaire, administrative, symbolique ou discursive — se déploie alors sous couvert de légitimité. Elle ne se présente plus comme violence, mais comme protection. Plus encore : elle exige l’adhésion morale de la population.
C’est ici que la violence du pouvoir prend ses formes les plus insidieuses. Elle ne se limite pas aux arrestations arbitraires, aux procès politiques ou à la répression des opposants. Elle se manifeste aussi dans :
- la désignation de boucs émissaires,
- la déshumanisation de groupes entiers (migrants, minorités, opposants),
- l’appauvrissement du langage politique,
- la réduction du citoyen au statut de suspect potentiel.
Hannah Arendt nous avertissait déjà : la violence apparaît là où le pouvoir est en train de se dissoudre. Un pouvoir véritable repose sur le consentement, sur la pluralité, sur la parole partagée. Lorsque le pouvoir ne parvient plus à convaincre, il contraint. Lorsqu’il ne peut plus produire du sens, il impose le silence.
La Tunisie n’est pas confrontée à un excès de démocratie, mais à une crise de légitimité. Et c’est précisément dans ces moments que la tentation autoritaire prospère. L’état d’exception, censé être transitoire, devient la norme. Le provisoire se fige. La violence se routinise.
Pourtant, refuser la violence d’État ne signifie pas sombrer dans l’angélisme. Toute société a besoin de règles, de sanctions, d’un minimum de coercition pour fonctionner. La question n’est pas de supprimer la violence — ce qui est impossible — mais de la civiliser, de la rendre réversible, contrôlable, contestable. Le droit n’est pas là pour accompagner la violence du pouvoir, mais pour la limiter.
C’est ici qu’une thérapeutique politique devient nécessaire. Elle repose sur plusieurs piliers :
- la restauration effective de la séparation des pouvoirs,
- l’indépendance réelle de la justice,
- la reconnaissance du conflit politique comme légitime,
- la protection inconditionnelle des libertés publiques,
- et surtout, la participation active des citoyens à la définition de l’intérêt général.
Une démocratie ne se mesure pas à sa capacité à survivre aux crises, mais à la manière dont elle y répond. La violence peut parfois être inévitable ; elle ne doit jamais devenir une valeur. Lorsqu’un État commence à se penser comme une fin en soi, il cesse d’être un instrument au service de la société et devient une machine autonome, indifférente aux vies qu’elle broie.
La leçon ultime que nous laisse Schmitt — malgré lui — est peut-être celle-ci : toute théorie qui absolutise la nécessité prépare le terrain à la catastrophe.
Notre Tunisie se trouve aujourd’hui à un carrefour historique. Elle peut persister dans la logique de l’exception, au risque de normaliser l’arbitraire. Ou elle peut renouer avec une conception du pouvoir fondée non sur la peur, mais sur la responsabilité, le débat et la dignité humaine.
Reconnaître la violence du pouvoir est le premier pas pour la contenir. Refuser de la penser, c’est déjà s’y soumettre.
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