Depuis le début des années 1980, la vague de libéralisation économique a imposé l’économie de marché comme le modèle dominant d’organisation des sociétés. Partout dans le monde, le marché est devenu le principal moteur de production de richesse, d’innovation et d’emploi. Mais cette prééminence du marché suscite un malaise diffus, en Tunisie comme ailleurs : montée des inégalités, fragilisation de l’État social, incapacité des dirigeants à anticiper les crises et à répondre aux besoins fondamentaux des citoyens.
En Tunisie, le paradoxe est saisissant. Le pouvoir en place qui prône des valeurs de droite, un conservateur s’appuyant sur la religion, un passé glorieux imaginaire, défend en même temps : l’entreprise publique même si elle est non viable, un patriotisme économique décalé.
Pourtant, sur le terrain, il adopte des mesures contraires à toute logique de marché : contrôle des prix, subventions mal ciblées, monopoles étatiques et interventions arbitraires dans certains secteurs. Ces décisions semblent davantage guidées par un nationalisme d’une autre époque que par une stratégie économique cohérente. Le résultat est clair : l’investissement stagne, l’emploi se raréfie, le déficit public s’accroît et, paradoxalement, les services publics et les aides sociales, censés protéger les plus vulnérables, sont menacés.
La contradiction ne s’arrête pas là. D’un côté, le gouvernement proclame vouloir soutenir l’État social ; de l’autre, il applique une politique économique qui affaiblit les fondements mêmes de cet État. On promet des mesures généreuses pour séduire l’opinion publique, tout en sacrifiant la crédibilité financière et la stabilité économique : c’est la démagogie économique à l’œuvre, séduisante à court terme, mais destructrice à long terme.
La préservation de l’État social passe par le réalisme économique et non par la démagogie. Ce réalisme suppose de reconnaître que l’économie n’est pas au service d’idéologies, de dogmes ou de la seule volonté des dirigeants : elle est au service du bien commun. Elle doit permettre de produire les ressources nécessaires pour financer l’éducation, la santé, la protection sociale, et pour soutenir ceux qui en ont le plus besoin. Comme le rappelle Jean Tirole, l’économie n’est ni un instrument de la propriété privée ni un outil politique pour imposer des valeurs : elle est une science au service de la société, visant à concilier l’intérêt individuel et l’intérêt général.
Le nationalisme économique, lorsqu’il est dépassé et déconnecté de la réalité du marché, devient un frein au progrès et à la justice sociale. Il transforme l’État en un acteur arbitraire et inefficace, incapable de répondre aux défis contemporains. La véritable ambition doit être de combiner les vertus du marché – création de richesses, innovation, emploi – avec celles de l’intervention publique – redistribution équitable, régulation, protection des plus vulnérables. C’est seulement ainsi que l’État social pourra être préservé, durablement et de manière crédible.
Il est temps que la Tunisie dépasse les postures idéologiques et les slogans nationalistes, pour adopter une vision pragmatique et responsable. Le pays a besoin d’un gouvernement capable de penser en termes d’efficacité économique et de bien commun, plutôt que de se contenter de mesures symboliques ou de promesses électoralistes. Le réalisme économique n’est pas une option : c’est la condition pour que le social survive et que la Tunisie se développe de manière durable. La démagogie, elle, est un poison qui détruit l’avenir.
Laisser un commentaire