Tunisie : l’économie de la culture, un trésor négligé

Longtemps considérée comme un domaine marginal, l’économie de la culture s’est progressivement imposée dans le monde comme un champ à part entière. Pourtant, en Tunisie, cette richesse demeure largement sous-estimée, tant sur le plan économique que politique. Alors que le tourisme, l’agriculture ou les industries extractives monopolisent les discours publics et les stratégies de développement, l’industrie culturelle—de la musique au cinéma, des arts visuels à la littérature, en passant par le patrimoine et les festivals—constitue probablement l’une des premières industries mondiales en termes de chiffres d’affaires et d’impact économique indirect, mais reste méconnue dans ses potentialités locales.

L’analyse économique de la culture permet de comprendre les particularités de ces biens et services : leur valeur symbolique et sociale, la diversité des formes de production, la formation de la demande et les mécanismes de financement. En Tunisie, cette dimension est encore insuffisamment explorée. Les politiques culturelles, souvent concentrées dans les grandes villes comme Tunis ou Sfax, ont du mal à toucher les territoires et les populations périphériques. La consommation culturelle reste ainsi marquée par de fortes inégalités sociales, malgré les efforts de démocratisation. Les arts vivants, par exemple, reçoivent un soutien public important, mais continuent d’attirer un public relativement restreint et élitiste, souvent urbain et éduqué.

Les industries culturelles tunisiennes présentent pourtant un potentiel exceptionnel. Cinéma, musique, artisanat, édition et artisanat numérique sont autant de secteurs générateurs de richesse et d’emplois, tout en diffusant l’image de la Tunisie à l’international. Mais elles se heurtent à des dilemmes récurrents : comment concilier qualité artistique et accessibilité du public ? Comment transformer des initiatives ponctuelles ou des festivals en filières économiques pérennes ? Comment structurer les chaînes de production et de distribution pour atteindre un public plus large, national et international ?

L’intervention publique reste cruciale. Elle permet de corriger certaines défaillances du marché, de soutenir l’innovation et de stimuler les effets multiplicateurs de l’activité culturelle sur l’économie locale : hôtellerie, restauration, artisanat, transport… Mais elle doit être pensée avec discernement. Trop souvent, les financements publics nourrissent des rentes ou renforcent la bureaucratisation, au lieu d’accompagner l’émergence de structures entrepreneuriales et innovantes.

L’économie de la culture en Tunisie n’est pas seulement une question de chiffres. Elle touche à l’identité, au soft power et à la diplomatie culturelle. Elle est une ressource stratégique, capable de générer des emplois, de renforcer le tourisme culturel et d’affirmer la place de la Tunisie sur la scène internationale. Sa reconnaissance comme un secteur économique à part entière pourrait transformer profondément le paysage national, en donnant une impulsion nouvelle à l’innovation, à la créativité et à l’inclusion sociale.

Aujourd’hui, face aux défis économiques, sociaux et technologiques, il est impératif que la Tunisie réévalue sa perception de la culture : non pas comme un luxe ou un simple outil symbolique, mais comme un véritable moteur de développement. En investissant dans les infrastructures, la formation, la diffusion et la valorisation des talents, le pays pourrait enfin exploiter pleinement ce capital exceptionnel. L’économie de la culture n’est pas un domaine périphérique : elle est au cœur de l’avenir de la Tunisie

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