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Kaïs Saïed : la Popularité au Détriment de la Démocratie.

Depuis son coup de force du 25 juillet 2021, Kaïs Saïed, le président tunisien, a radicalement fait imploser le paysage institutionnel tunisien en affaiblissant les contre-pouvoirs et en centralisant le pouvoir. Se présentant dans une posture et un discours on ne peut plus national-populistes comme le symbole d’une rupture avec un système politique corrompu, il s’appuie sur les déçus de la Révolution et les toujours opportunistes prêts à soutenir toute personne, pourvu qu’elle soit au pouvoir, pour dénoncer les institutions démocratiques établies depuis la révolution de 2011, les qualifiant de freins à la « volonté du peuple ».

Remise en question des institutions.

Les corps intermédiaires, les institutions et la société civile ont été particulièrement ciblés par Kaïs Saïed. Le 30 mars 2022, il a annoncé la dissolution du Parlement, huit mois après l’avoir suspendu en juillet 2021. En février 2022, il a dissous le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), un organe indépendant créé après la révolution de 2011 pour gérer le pouvoir judiciaire et protéger les juges de l’influence du gouvernement. Il a également refusé d’établir la cour constitutionnelle, dissous l’Instance nationale de lutte contre la corruption, révoqué plusieurs magistrats et ignoré les décisions du tribunal administratif. La liste est longue.

De nombreux magistrats ont été destitués sans le respect de procédures claires, tandis que les juges critiquant le pouvoir font face à des intimidations et à des mutations arbitraires. Des affaires judiciaires sensibles, notamment celles impliquant des figures politiques d’opposition, illustrent une instrumentalisation grandissante de la justice. Des hommes et des femmes sont encore en prison de façon contraire à la loi, et bon nombre de premiers ministres, de responsables et d’hommes politiques sont en fuite à l’étranger. Son bras droit et directrice de cabinet durant les premières années de son premier mandat est en fuite sous le coup d’une douzaine d’accusations, dont certaines sont passibles de la peine de mort.

Saïed a imposé une nouvelle Constitution, rédigée par lui seul en 15 jours, pleine d’incohérences, qu’il a faite adopter lors d’un référendum à la participation très faible. Il a limogé tous les maires, emprisonné ses opposants, journalistes et hommes d’affaires, dissous des associations, muselé les médias et modifié la loi électorale à quelques jours des dernières élections présidentielles. Agissant tel un bulldozer, il opère sans aucun contrepouvoir, ses partisans défendant ces actions comme un assainissement nécessaire du pays.

Aujourd’hui, le président tunisien contrôle un parlement fantoche et impose le rythme législatif, marginalisant les rares mécanismes démocratiques restants.

Une crise économique aiguë. 

Nul ne comprend, ni connait la vision économique du président. La gravité de la crise économique pèse lourdement sur le quotidien des citoyens, affectant divers aspects de leur vie, avec des conséquences à moyen et long terme. Le contrôle des prix et les accusations contre les commerçants ont fait long feu. La spirale inflationniste est vertigineuse.

De fait, les familles tunisiennes ne parlent que de la dégradation du pouvoir d’achat et de la cherté de la vie. La hausse des prix, en particulier des denrées alimentaires et des produits de première nécessité, a considérablement érodé le pouvoir d’achat des Tunisiens. Selon l’Institut national de la statistique, l’inflation « officielle » s’élevait à 6,7 % en septembre 2024, avec une augmentation de 9,2 % des prix des denrées alimentaires par rapport à 2023. Les pénuries de biens de consommation courante, telles que le pain, l’huile, le café, la farine et le lait, sont devenues fréquentes, entraînant stress et files d’attente devant les magasins. Le taux de chômage, notamment parmi les jeunes et les diplômés, atteint des proportions alarmantes dans certaines régions. En 2024, le taux de chômage toujours « officiel » oscillait aux alentours de 16 %.

Ce stress économique a des répercussions sur la santé mentale des Tunisiens, comme le soulignent les spécialistes, qui tirent la sonnette d’alarme face à l’augmentation des tentatives de suicide.

Une popularité ambivalente

Malgré cette crise économique sévère, Kaïs Saïed maintient un soutien populaire important. Il se présente comme un homme providentiel, proche des préoccupations de la population, désintéressé et engagé dans la lutte contre la corruption et les « complots » des élites jugées illégitimes.

Il multiplie les annonces tonitruantes et les visites nocturnes aux régions et quartiers populaires. Il embrasse les personnes âgées, les enfants et les handicapés qu’il rencontre lors de ces visites et insulte en public devant les caméras ses opposants ainsi que les ministres et hauts fonctionnaires qu’il juge défaillants et qu’il limoge séance tenante. Cette stratégie est d’autant plus efficace que l’opposition peine à offrir une alternative cohérente. Divisée et discréditée par sa gestion passée, elle semble déconnectée des préoccupations des citoyens.

Un discours plébiscitaire et un isolement croissant

Kaïs Saïed adopte un discours axé sur une vision plébiscitaire de la démocratie, prétendant favoriser l’expression directe de la volonté populaire au détriment des institutions représentatives. Il est l’incarnation de la volonté populaire, il est le peuple. Son refus de dialoguer avec les médias critiques ou les partenaires internationaux renforce sa posture souverainiste.

Sur la scène internationale, Saïed mise sur un discours nationaliste-populiste, rejetant les ingérences étrangères, tout en renforçant récemment les relations économiques avec des pays comme l’Algérie et la Libye. Il se positionne comme un rempart de l’Europe contre l’immigration clandestine, soutenu par des crédits de l’Union européenne et des alliances avec des dirigeants comme Giorgia Meloni.

Plus que jamais, l’aide économique internationale reste cruciale pour une Tunisie en proie à des difficultés financières. Ses affirmations sur l’indépendance économique et la souveraineté financière ne trompent plus grand monde. Les attaques contre le Fonds monétaire international (FMI) semblent être un écran de fumée. Le parlement est réduit à approuver quotidiennement des crédits de banques internationales.

Un récit qui perdure

Kaïs Saïed continue de projeter l’image d’un dirigeant austère, simple et dévoué à la cause nationale, affichant un amour inconditionnel pour la Tunisie. Il se présente comme le dernier rempart contre le chaos, bien que ses grandes promesses de redressement économique demeurent largement inachevées, tant que l’opposition ne parviendra pas à se structurer.

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