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L’Université en Déclin : Un Regard Révélateur sur 40 Ans d’Éducation en Tunisie

Tunis, le 4 août 2011

En tant que parent et enseignant, je me trouve aujourd’hui à un carrefour de ma vie professionnelle, face à un bilan accablant de mes quarante années d’expérience dans le domaine de l’éducation. Il n’est pas simple de dresser ce tableau, mais il est essentiel de comprendre ce que l’université tunisienne est devenue et pourquoi elle se trouve aujourd’hui dans un état de déclin. Les transformations que j’ai observées au cours de ma carrière sont le reflet d’une dérive systématique, nourrie par une passivité collective et un régime politique qui a dénaturé l’éducation.

Un Système Universitaire Sous Surveillance : Entre Résistance et Complicité

Au début de ma carrière, j’étais rempli d’idéaux et d’espoirs. Enseigner était un sacerdoce, un acte dévoué à la transmission de savoirs et à l’éveil des consciences. Les enseignants, bien que modestement rémunérés, avaient un rôle respecté dans la société. L’enseignement était une mission sociale, au service de la jeunesse et de la nation. Nous avions accepté que la reconnaissance viendrait uniquement de notre conscience, car dans notre esprit, l’acte éducatif n’était pas une affaire de gains matériels.

Cependant, au fil des années, la situation a progressivement changé. Le système éducatif tunisien a été dévoyé par des décisions politiques dictées par des logiques de contrôle et de manipulation. Le régime du Parti Socialiste Destourien (PSD), puis celui du Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD), a imposé sa vision déformée de l’université, transformant un espace de savoir en une structure où l’alignement politique et les compromis sont devenus des critères de promotion. L’enseignement supérieur est devenu un simple rouage d’un appareil politique, et les recteurs ainsi que les doyens n’étaient plus choisis pour leurs compétences académiques, mais pour leur loyauté au pouvoir en place.

Nous, enseignants, avons longtemps été spectateurs de cette dérive. Bien que nous soyons restés discrets dans notre opposition, cette résistance passive n’a fait que renforcer les problèmes. Au lieu de défendre l’intégrité du système, nous avons accepté de nous taire face aux injustices. Et aujourd’hui, il est évident que nous en payons le prix. Nos enfants, ceux qui devraient bénéficier d’un système éducatif équitable et dynamique, en subissent les conséquences.

La Mise à Mort des Principes Académiques : L’Universitaire comme Usine à Chômeurs

L’ironie de la situation réside dans le fait que l’université, qui devrait être un bastion de réflexion, de créativité et de formation intellectuelle, est devenue une usine à chômeurs. Nous avons vu des milliers de jeunes, diplômés sans préparation adéquate, livrés à un marché du travail incapable de les absorber. L’université tunisienne, au lieu de préparer ses étudiants à la réalité professionnelle, les a formés à l’illusion. L’écart entre le monde académique et le monde du travail ne cesse de se creuser.

Autrefois, nos étudiants étaient des jeunes pleins d’enthousiasme et de passion. Je me souviens de mes premiers élèves, des jeunes hommes et femmes modestes, mais déterminés à faire leurs preuves. Leur vie universitaire était rythmée par leurs maigres bourses, leur chambre au foyer, et les livres de la bibliothèque qui constituaient leur richesse. Malgré tout, ils ont réussi à s’impliquer activement dans la société et à construire des carrières respectables. Ils ont cru en leurs études, car ils avaient un but : améliorer leur condition et servir leur pays.

Mais les étudiants d’aujourd’hui ne partagent plus ce même idéal. Ils sont désillusionnés, plongés dès leur entrée à l’université dans un monde de calculs, de compromis et de désenchantement. Ils savent que les relations humaines, y compris celles entre enseignants et étudiants, sont désormais dominées par des considérations matérielles. Les principes fondamentaux de la pédagogie et de l’éthique sont négligés au profit de stratégies personnelles et d’intérêts privés. Il est devenu presque inconcevable de penser à l’éducation comme un acte désintéressé.

La Corruption et la Fuite en Avant : L’Universitaire comme Marché

Un des principaux malaises de l’université tunisienne réside dans la prolifération des formations factices. Pour répondre à la demande d’un nombre croissant de bacheliers chaque année, des filières ont été ouvertes, souvent sans contenu réel ni perspective d’avenir. Ces « formations » étaient dépourvues de programme cohérent et, dans bien des cas, d’enseignants qualifiés. L’objectif était uniquement de « boucher » les trous du système, sans se soucier de l’avenir professionnel des étudiants.

En parallèle, l’émergence des universités privées, bien que théoriquement une alternative, s’est souvent réduite à une logique de rentabilité. Leurs enseignants étaient pour la plupart des vacataires issus du système public, ce qui ne faisait qu’aggraver la situation. Cette situation a conduit à une explosion du nombre de diplômés sans qualification réelle, à tel point que certains diplômes n’ont plus aucune valeur sur le marché du travail. Au final, ces jeunes diplômés se sont retrouvés dans des emplois précaires, souvent sans lien avec leur formation.

Le Prix de la Dérive : La Perte de Confiance et l’Échec Social

La corruption des mentalités, qui a imprégné chaque niveau du système éducatif, a eu des répercussions profondes sur la société tunisienne. Elle a non seulement dévalorisé l’éducation, mais aussi entaché l’avenir professionnel de générations entières de jeunes. L’université tunisienne a cessé d’être un lieu d’émancipation et d’élévation sociale pour devenir une machine à produire du chômage et de la frustration. Cette situation a eu un coût social et économique insoutenable, et nous devons en prendre conscience avant qu’il ne soit trop tard.

La rupture entre l’université et la réalité du marché du travail est l’un des facteurs qui a conduit à la montée de la colère populaire et à la chute du régime de Ben Ali. Les jeunes, désillusionnés et abandonnés par un système éducatif défaillant, se sont retrouvés sans perspective d’avenir, ce qui a alimenté un sentiment de trahison et d’injustice. La transition démocratique a été en grande partie influencée par cette fracture profonde, et aujourd’hui, le pays paye encore les conséquences de ce gâchis.

Une Responsabilité Partagée : L’Université et le Devoir Social

Il est grand temps de reconnaître que l’université a une responsabilité sociale qui ne peut plus être ignorée. L’échec de l’enseignement supérieur tunisien est aussi, en grande partie, le nôtre. Nous, enseignants, avons observé la dégradation de notre institution sans intervenir de manière décisive. Nous avons permis à ce système dévoyé de se perpétuer, en croyant qu’il finirait par se redresser de lui-même. Mais la réalité est que l’université doit redevenir un acteur clé de la société et de l’économie, capable de préparer les jeunes à un monde en constante évolution.

Il n’est pas trop tard pour redresser la barre, mais cela exigera une réforme profonde, à commencer par un changement radical dans notre façon de penser l’éducation. Il nous faut repenser l’université, ses objectifs, ses méthodes et son rôle dans la société. Il est impératif d’instaurer un véritable dialogue entre l’université, les entreprises et les institutions publiques afin de former des jeunes compétents et bien préparés à faire face aux défis de demain.

Le prix de notre passivité est énorme. Mais il n’est pas trop tard pour reconstruire un système éducatif digne de ce nom, capable d’offrir à nos enfants un avenir meilleur. L’université tunisienne doit redevenir le ferment de l’innovation, de la culture et du progrès social qu’elle a longtemps incarnés.

La Réforme, une Nécessité pour Sauver l’Avenir

La crise actuelle de l’université tunisienne est une question de survie pour le pays. Elle n’est pas simplement une question de réformes techniques, mais de rétablissement des principes fondamentaux de l’éducation : l’intégrité, la rigueur académique, l’innovation et la responsabilité sociale. Il est temps de repenser le modèle universitaire, en le libérant des dérives politiques et économiques qui l’ont gangrené, pour en faire un véritable moteur de changement et de progrès. Il est essentiel que chaque acteur de la société, des enseignants aux étudiants, en passant par les autorités publiques et les employeurs, participe à ce processus de réinvention. L’avenir de la Tunisie en dépend.

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