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Sous le Voile Intégral… sur le Sable

À l’approche de l’été, des souvenirs surgissent, lourds de nostalgie et d’émotions. En Tunisie, il fut un temps, pas si lointain, où la plage était bien plus qu’un simple lieu de détente : elle était un sanctuaire, un espace sacré de liberté, un territoire de joie. Nous lui rendions un culte, un véritable hommage à la baignade et à l’insouciance.

Je me souviens de ces journées passées avec mes amies, aujourd’hui devenues grands-mères. Certaines portaient le maillot de bain traditionnel, d’autres le bikini. Peu importait, car l’important était ailleurs : l’insouciance, la légèreté, l’absence de tout complexe. Sur les plages tunisiennes, nous nous retrouvions, libres de toute gêne, de toute arrière-pensée. Nos corps étaient l’expression même de notre fierté. Nous les portons encore en mémoire comme des trésors, célébrant la liberté d’être, de vivre, sans honte ni jugement.

Les garçons, nos frères, cousins et amis, étaient là aussi, occupés à jouer au ballon, à se livrer à des matchs de volley-ball. Certaines d’entre nous s’adonnaient à ces jeux avec une telle passion et une telle énergie qu’elles smatchaient aussi bien que les garçons – en maillot de bain, bien entendu. Que de souvenirs impérissables, d’une époque où la liberté n’était pas un luxe, mais une évidence.

Aujourd’hui, quand je repense à ces moments, un goût amer envahit ma bouche. Le corps, ce même corps qui nous offrait tant de plaisir et de joie, semble désormais être le centre de toutes les suspicions, la cible de jugements et de contrôles. Je n’ai rien à cacher. Nous n’étions ni des exhibitionnistes, ni des femmes faciles, comme on pourrait être tenté de le croire. Nous étions jeunes, pleines de vie, de rêves, et prêtes à affronter le monde tel qu’il nous était offert. Depuis, nous avons grandi, évolué, et poursuivi des études supérieures. Nous avons éduqué plusieurs générations de Tunisiens et de Tunisiennes, avec rigueur et bienveillance, obtenant des résultats honorables, tant en Tunisie qu’à l’étranger. Nombreux sont nos élèves qui dirigent aujourd’hui des institutions prestigieuses, incarnant l’héritage de notre travail. Nous avons érigé des familles solides, élevé des enfants équilibrés, ancrés dans la diversité et l’humanisme.

Mais voilà, près de cinquante ans après ces souvenirs d’insouciance, nous devons aujourd’hui faire face à une réalité déconcertante : on cherche à imposer à nouveau, dans la société, l’idée que le corps féminin doit être dissimulé, couvert sous des couches d’étoffes noires, comme une marque d’oppression. Même la simple vue de mains nues, un bras dévoilé, semble désormais susciter des réactions adverses. Et les cheveux ! Ne parlons même pas des cheveux, véritable drame social. Ce qui était autrefois normal, naturel, semble être devenu un acte de rébellion.

Mais il est essentiel de comprendre que le problème ne réside pas dans le corps lui-même, mais dans ce qu’il incarne. Le corps n’est qu’un prétexte. Derrière le voile, derrière ces couches d’étoffes sombres, se cache bien plus que la volonté de préserver une « pureté » illusoire. Il s’agit d’une volonté plus profonde : celle de subjuguer les femmes, de les maintenir dans un état de culpabilité perpétuelle, de leur imposer l’idée que leur existence doit être soumise à des règles qui n’appartiennent ni à la nature, ni à la liberté. Le voile devient ainsi l’outil de cette oppression systématique, la manière la plus subtile d’imposer une idée de la femme comme fautive par nature, réduite à une ombre dans la société, cantonnée à la sphère domestique, privée de sa propre autonomie.

Cette situation, cette époque morose, cette société qui peine à se libérer de chaînes invisibles, est d’autant plus tragique qu’elle se déploie à l’ère des nanotechnologies, des progrès scientifiques qui modifient l’essence même de notre rapport au monde. Et pourtant, au lieu de nous interroger sur notre avenir, de chercher à bâtir une société qui reconnaisse l’individu dans sa diversité et son libre arbitre, nous nous débattons encore dans des questions archaïques, des dilemmes qui ne font qu’alimenter la division et la régression.

Il est triste de constater que, dans un monde en perpétuelle évolution, les luttes pour la liberté, l’égalité et la dignité des femmes semblent renvoyer à des combats du passé, alors que des horizons bien plus vastes et prometteurs s’offrent à nous. La plage, ce lieu de liberté et d’épanouissement, semble aujourd’hui symboliser le contraste entre un passé révolu, régi par la joie et la légèreté, et un présent qui, malgré son apparence moderne, semble prisonnier d’une époque révolue.

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