1999
La répartition des richesses intellectuelles à travers le monde subit de front les conséquences de la nouvelle économie mondiale fondée sur les connaissances. La médecine n’a pas échappé à ce mouvement. Il concerne aussi bien les pays pauvres que riches, l’Est et l’Ouest.
Mais pour l’Afrique le phénomène est dévastateur. Sur un total de 302 médecins d’origine Cap Verdienne 231 travaillent au Portugal et seulement 71 aux îles du Cap Vert. En Guinée-Bissau, la proportion est de 358 contre 197…
Selon l’association des parlementaires afro arabes (10eme réunion à Addis-abeba en 2003), il y aurait 54% des médecins, 26% des ingénieurs et 17% des scientifiques diplômés des universités arabes et africaines qui travaillent en Europe ou en Amérique du nord…
Le rapport PNUD de 2003 révèle que plus de 15 000 médecins arabes ont émigré vers les pays industrialisés entre 1998 et 2000 et sur les 300 000 diplômés des universités arabes, 25% exercent à l’étranger. Selon l’OMS, annuellement, environ 23 000 universitaires Africains émigrent vers les pays développés.
En Grande Bretagne 31% des médecins et 13% des infirmières en exercice sont d’origine étrangère. En Nouvelle Zélande, 600 médecins Sud Africains exercent la médecine.
L’impact de cette hémorragie est incalculable à tous points de vue. Elle représente une perte sèche pour l’Afrique de plus de 1.5 milliard de dollars par an ! Paradoxalement ce continent dépense trois fois plus pour payer 100 000 médecins coopérants étrangers.
L’ONU estime que chacun de ces émigrants pour l’Afrique représente une perte de 184 000 $.
L’offre d’emploi dans les pays industrialisés est telle dans certains secteurs tertiaires, à forte intensité de savoir, que la nécessité de mettre en place une politique d’émigration sélective est devenue une orientation politique clairement exprimée. Les Etats Unis d’Amérique délivrent annuellement 115 000 HB1 à des diplômés du 3eme cycle. Chaque visa représentent 100 000 $ US par an de bénéfice pour les USA. Les pays du tiers monde aident donc à hauteur de 12 Milliards de dollars par an la plus grande puissance du monde.
En d’autres termes, c’est une hémorragie des richesses intellectuelles, qui par ce mouvement s’en trouvent encore plus mal reparties à travers le monde.
L’Afrique, qui a été colonisée pendant des décennies, s’est retrouvée au lendemain d’indépendances mal préparées, face un déficit en cadres qualifiés qui lui a été dramatique. Plus de 40 ans d’indépendance n’ont pas suffi à redresser la situation.
Pire encore, dés qu’un de ses enfants émerge du lot il en est détourné, pour des rémunérations plus proches de la réalité de son travail ou/et par un environnement professionnel plus favorable, et/ou par une formation continue de qualité et par la possibilité de travailler dans un système mieux géré.
Aucune comparaison n’est permise entre les conditions de travail dans les deux régions. Inéluctablement la partie la plus créative, la mieux formée, la plus entreprenante de notre jeunesse choisira de partir, si elle a le choix. D’ailleurs peu importes les motivations profondes, elles peuvent être multiples, varier d’un pays à l’autre et d’un individu à l’autre. Qu’elles soient professionnelles et/ou personnelles le résultat pour les pays pauvres est le même.
Le système académique en Afrique prend l’eau de toutes parts. Les universitaires, les médecins qui émigrent le savent bien et le mouvement s’accélère. Le nombre d’étudiants est de loin supérieur aux capacités d’accueil. Les salaires des enseignants sont ridiculement bas, il n’est pas rare de voir des universitaires africains exercer un second métier. Ils sont chauffeurs de taxi, ou tiennent des petits commerces ou parfois donnent des cours particuliers.
La fuite des cerveaux ne se fait pas uniquement vers l’étranger ; le secteur privé constitue une autre forme d’exode, intérieure celle ci. Sur 5000 médecins Kenyans, seuls 600 acceptent de travailler dans le secteur étatique.
Il n’est pas réaliste ici de proposer des solutions globales à un problème vieux comme le monde, mais d’attirer un tant soi peu l’attention. On est loin de l’éthique dans ce domaine, c’est d’ailleurs ce qui a caractérisé les relations Nord–Sud dans tous les domaines jusqu’à présent. Rien d’autre que la morale ne peut obliger les pays riches à changer les règles du jeu.
Pour les pays africains, respecter le savoir, offrir des possibilités de formation acceptables, constituer des noyaux de qualité avec des possibilités d’échanges fluides avec l’étranger, investir dans les infrastructures destinées à la recherche, en d’autres termes construire et mettre en évidence les performances des compétences locales, est la seule solution pour limiter les dégâts ! On ne comprend pas que des millions de dollars soient dépensés pour les voyages des équipes de football et qu’un enseignant du supérieur ait autant de mal à avoir un ordinateur personnel !
Certes les compétences à l’étranger contribuent au développement du pays par l’argent qu’elles envoient et par l’apport qu’elles constituent pour les universités locales.
Les universitaires doivent tenter de bâtir une nouvelle éthique de la coopération nord-sud. Envisager des formes de compensations aux universités du sud est une solution. Equilibrer les échanges Nord – Sud en renforçant la coopération et en la facilitant, n’est pas impossible. Allouer un budget spécifique d’aide à la formation des chercheurs dans les universités est tout à fait faisable et rapidement. Offrir un accès facilité aux africains restés sur place, à la logistique disponible dans les pays industrialisés, est une parmi d’autres solutions.
Dans un contexte de compétition industrielle effrénée seul l’engagement militant de collègues chercheurs du nord peut faire changer les choses.
Agir au niveau des institutions hospitalières ou autres pour asseoir des traditions d’échanges est la responsabilité de tous, et elle est exclusivement morale.
Laisser un commentaire