En cette période du Hajj, où le 28 juin marque l’Aïd El Kebir, ou Tabaski en Afrique de l’Ouest, une pause s’impose pour méditer sur le sort de nos semblables. Mes pensées se dirigent vers les mères en souffrance, sans nouvelles de leurs enfants depuis des mois, se demandant, à chaque naufrage, si leur être cher en faisait partie. Mes pensées s’égarent également vers les disparus anonymes, loin des leurs, dans un silence troublant.
Il y a à peine 48 heures, une quarantaine de migrants (Burkinabés, Ivoiriens, Maliens…) ont disparu au large de Lampedusa, en Italie (à 145 km des côtes tunisiennes). Leur bateau en fer a quitté Sfax avec 46 âmes à bord, incluant un nouveau-né. Le souvenir du naufrage, le 14 juin dernier, d’un bateau de migrants au large de la Grèce, ayant coûté la vie à 78 personnes (avec 600 disparus), demeure vif.
La Méditerranée : un cimetière à ciel ouvert. Les morts aux portes de l’Europe. Ces titres, autrefois saisissants, ne suscitent plus qu’une brève attention. Chez nous, l’afflux dans nos morgues semble plus préoccupant pour les responsables que le sort des milliers d’êtres humains.
Lorsque le drame touche nos compatriotes, l’émotion est palpable, mais cela ne change rien à la réalité. La vérité promise sur les responsables du naufrage en septembre 2022 à Zarzis ne viendra probablement jamais.
Le silence est complice.
Devant le décompte macabre quasi-quotidien des naufragés, l’indifférence devient une forme de complicité. Se taire, c’est laisser faire, et cela ne concorde pas avec nos valeurs.
Chaque année, des milliers de personnes périssent ou disparaissent en mer dans une indifférence inhumaine.
Raphaël Glucksmann, homme politique et député européen, a récemment déclaré : « Je rêve du jour où nos dirigeants feront preuve de la même détermination pour sauver des centaines d’exilés de la noyade en Méditerranée que pour sauver un sous-marin observant l’épave du Titanic. » Il ne s’agit pas de se réjouir de la disparition des cinq touristes, mais d’illustrer la disproportion du traitement entre les deux détresses. La disparité entre les moyens déployés pour sauver un sous-marin et ceux disponibles en Méditerranée pour aider les réfugiés est tout simplement indécente.
Selon le Haut Comité aux Réfugiés (HCR), sur les 105 000 immigrants arrivés en Italie par la mer en 2022, 46 000 ont débarqué à Lampedusa.
Combien ont péri avant d’atteindre les côtes européennes ?
On pourrait énumérer les motivations des migrants, chaque histoire étant unique. C’est un projet de vie, l’espoir de réussir et d’aider les leurs. America, America…
On pourrait mobiliser toutes les forces et lois pour les empêcher, cela n’y fera rien, il y aura toujours des migrants. C’est propre à l’humanité. Depuis la nuit des temps, les hommes se déplacent à la recherche d’une vie meilleure.
Les paroles d’un jeune Tunisien, ayant failli perdre la vie lors de deux tentatives d’immigration et s’apprêtant à prendre la mer une troisième fois, résonnent dans mes oreilles : « Je n’ai pas peur de mourir ici, je suis un mort-vivant. »
Il est difficile pour un esprit sain d’admettre cela, mais cette situation profite à beaucoup.
La détresse des habitants du Sud a donné des ailes à la frange la plus détestable du monde politique, celle qui prône la haine, l’exclusion, le racisme, la ségrégation. Des idées d’extrême droite sont présentes autant au nord qu’au sud, et dans les mêmes proportions…
Je ne trouve pas de qualificatifs pour ceux qui exploitent politiquement la détresse de leurs semblables pour attiser les sentiments les plus bas chez leurs compatriotes. Ils sont simplement méprisables, car ils ont fait de l’étranger un fonds de commerce.
Ils profitent de la force de travail des immigrés, les exploitent, mais n’éprouvent aucune empathie envers eux.
En plus de mobiliser les moyens de sauvetage en mer, la solution réside dans la lutte contre la traite humaine. Qui tire profit de ce trafic ? Des réseaux mafieux, bénéficiant de complicités à tous les niveaux et des deux côtés de la Méditerranée.
Une sorte d’opération « mani-puliti » internationale contre les têtes de ces réseaux et leurs complices est nécessaire.
On entend parler des naufrages, mais ils touchent seulement les moins fortunés, ceux qui embarquent sur des rafiots surchargés. On n’entendra jamais parler des harguas cinq étoiles, rapides, confortables et sûrs. Quotidiennement, de nombreux bateaux partant vers l’Europe, remplis d’êtres humains, ne reviennent jamais vides. Ils rapportent des cigarettes de contrebande, des drogues, divers produits revendus sur le marché informel. L’argent coule à flot et arrose à grande échelle.
Tout doit être mis en œuvre pour sauver ces naufragés.
En attendant de proposer des solutions, pour l’instant illusoires et pour longtemps, afin d’arrêter ou de freiner les flux migratoires, n’est-il pas du devoir des pays riverains de la Méditerranée, observateurs indifférents de ces drames depuis des années, de respecter leurs engagements internationaux et de mobiliser les moyens nécessaires pour venir en aide aux naufragés? Les États respectent-ils les conventions internationales qu’ils ont votées?
La Convention internationale pour la Sauvegarde de la Vie Humaine en Mer (SOLAS), signée par 121 États et en vigueur depuis 1980, impose d’importantes obligations en matière de recherche et de sauvetage.
La Convention sur la recherche et le sauvetage maritime (SAR), en vigueur depuis 1985.
La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), signée par 168 États.
Le Règlement de l’Union européenne n° 656/2014 de 2014, concernant l’obligation de secourir des personnes en détresse, quel que soit leur statut ou leur nationalité, conformément au droit international.
Parler de non-respect des engagements des États est un euphémisme. Le souvenir des errances répétées en 2018 de l’Aquarius, navire civil de sauvetage, est parlant. Ce navire a erré entre l’Italie, Malte, la France et l’Espagne avec plus de 600 migrants à bord. Le retrait du pavillon par Gibraltar et le Panama, pour l’empêcher de naviguer et de porter assistance à des naufragés, a été le comble du cynisme. Depuis 2018, combien de milliers de personnes ont péri dans cette mer faute de sauveteurs?
Diderot, dans « Addition aux pensées philosophiques, » a écrit : « Dire que l’homme est un composé de force et de faiblesse, de lumière et d’aveuglement, de petitesse et de grandeur, ce n’est pas lui faire son procès, c’est le définir. »
Si nous désespérons des États, monstres froids, nous pouvons toujours espérer que la grandeur en chacun d’entre nous mobilisera la société civile pour trouver d’autres approches à ce drame humain
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