« La grande force des populistes d’aujourd’hui est de dire qu’ils sont les vrais démocrates, les plus démocrates des démocrates ; que les autres partis ont confisqué la démocratie, quand eux souhaitent la restituer au peuple. C’est pour cela qu’ils en appellent à des formes de démocratie directe et à des référendums : parce que, pour eux, la souveraineté du peuple est sans limite » – Marc Lazar
Ce qui se déroule dans le pays ces derniers temps n’est pas le fruit du hasard ; le gel puis la dissolution du parlement reflètent une culture politique malheureusement profondément enracinée dans nos sociétés. La culture du ressentiment et les tentations du repli identitaire, issus d’un système étatique oppressif et répressif, expliquent en grande partie le désespoir politique qui pousse une partie de nos concitoyens à adhérer aux discours populistes et aux thèses complotistes.
Tout est contesté. En tant qu’enfant de l’indépendance, élevé aux discours radiophoniques de Bourguiba sur les luttes pour la souveraineté nationale et la construction d’un État tunisien, je considère les incessantes tergiversations autour de la célébration du 20 mars 1956 comme une indécence, mais je réalise également que cette remise en question de la fête de l’indépendance traduit des frustrations légitimes.
Si la question est de savoir si nous avons été traités comme des citoyens à part entière de 1956 à 2011, la réponse est catégoriquement non. Comme pris dans un syndrome de Stockholm collectif, certains de nos concitoyens rêvent à nouveau d’un oppresseur, tout en précisant qu’il devrait idéalement ne pas être trop corrompu. C’est là que nous en sommes. Pour quelles raisons en sommes-nous arrivés là et que faire?
En 1973, dans une envolée mégalomaniaque, Bourguiba a prononcé cette phrase malheureuse : « D’une poussière d’individus, d’un magma des tribus, tous courbés sous le joug de la résignation et du fatalisme, j’ai fait un peuple de citoyens. » Il revient aux historiens de déterminer dans quelle mesure la Tunisie a été ou non une nation et depuis quand, que ce soit en 1956 ou il y a 1000 ans av. J.-C. En toute objectivité, nous devons aux pères fondateurs de l’État tunisien d’avoir érigé un État moderne avec des institutions. Cependant, prétendre avoir fait de nous un peuple de citoyens, comme le soutenait Bourguiba, est contestable. Partager la même langue, la même religion, la même terre, la même culture, le même drapeau, le même hymne national… ne suffit pas pour se sentir citoyen, comme le démontre la crise actuelle du pays. De larges segments de la population affirment, pour des raisons diverses, ne plus se sentir membres de la communauté nationale. La phrase « Nous avons une nationalité mais nous ne sommes pas pour autant des citoyens » est fréquemment entendue. L’ampleur de ce phénomène est extrêmement préoccupante.
À l’indépendance, la priorité a été accordée à la construction d’un État fort, censé offrir ultérieurement du lien social et une cohésion nationale. Le respect des libertés était considéré soit comme un luxe, soit comme une prise de risque inconsidérée pour le jeune État en devenir. La « croisade civilisationnelle » de Bourguiba et de ses ministres écrasait tout sur son passage. Nos dirigeants étaient convaincus des fonctions intégratives des institutions (école, santé, justice, forces de l’ordre, armée, santé…), de la force du droit positif, mais beaucoup moins de l’importance de l’établissement d’un socle commun de valeurs démocratiques. Ce système a tenu tant bien que mal pendant 50 ans et a donné des résultats notables, modestement je fais partie de la génération qui en a bénéficié. Cependant, cette cohésion nationale forcée a atteint ses limites. En la privant de son élan vital que sont les droits civiques, elle ne pouvait que finir par être remise en question. L’État providence, malgré ses maigres moyens, a joué son rôle de soupape en matière de santé, d’éducation, de distribution des aides sociales, d’offre d’emplois précaires… Il le fait de moins en moins et de moins en moins bien. L’erreur de croire que le sentiment d’appartenance s’achète et que l’existence d’institutions suffisait à bâtir une cohésion nationale se paie cher aujourd’hui.
Avec la chute du régime répressif en 2011, les frustrations contenues pendant des décennies ont émergé à la surface, et au lieu de réduire le déficit de cohésion sociale, il n’a cessé de s’aggraver depuis. Des révoltes souterraines grondaient, mais la colère des sans-voix, de ceux dont les droits civiques ont été régulièrement bafoués, n’a pas été entendue. Cette colère aurait pu générer une dynamique positive, mais elle a été manipulée, et nous sommes tombés dans le piège populiste. L’anarchie du paysage médiatique et des réseaux sociaux a offert aux esprits les plus pervers l’occasion de surfer sur les flambées émotionnelles et de faire admettre à certains de nos concitoyens les discours les plus farfelus possibles.
C’est comme si la liberté d’expression était devenue la source du mal. Les colères ont été exploitées pour remettre en cause le processus de démocratisation et, plus grave encore, les institutions de l’État. Les espoirs déçus ont servi de terreau aux populistes.
C’est à travers ce prisme qu’il faut interpréter nos difficultés actuelles à dialoguer… Pourtant, plusieurs signaux auraient dû alerter. Nous ne sommes pas une exception, et il est frappant de constater à quel point nous ne faisons que vivre les expériences vécues par d’autres pays qui nous ont précédés sur le chemin de la démocratie. Les populistes mobilisent les émotions, les souvenirs douloureux, mettent en avant le sentiment d’abandon, puis déroulent « Ils ont tous échoué », « ils sont tous corrompus »… et le « dégagisme » n’est jamais loin. Ils parlent au nom du peuple, le bon, pas les autres. Mais au fait, quel peuple et quels autres ? « Quel que soit le peuple auquel les populistes se réfèrent, formellement, ce peuple est pensé comme uni, sans divisions internes, ni sociales ni politiques. Cette unité est le plus souvent incarnée, exprimée par un leader. » – Florent Guénard. Les autres ? Évidemment, la classe dirigeante, les bourgeois, les commerçants, les industriels, les universitaires… par définition pourris, ils sont tous désignés sans discernement comme des ennemis.
Rapidement, des solutions en apparence si faciles à appliquer, mais en réalité des leurres, sont proposées, telles que « la démocratie directe, le déploiement d’une économie protectionniste » – Pierre Rosanvallon. Puis l’inévitable « il faut parler au peuple directement sans s’encombrer des corps intermédiaires » arrive sur la table. Sauf que le sage sait que les pouvoirs autoritaires ont toujours eu recours au référendum pour imposer des choix. Sauf que jamais dans l’histoire de l’humanité la démocratie directe n’a permis d’offrir une alternative sociétale réaliste ou même de rédiger un projet crédible. Au contraire, elle a toujours été source de récupération et de dérives autoritaires.
Le plus grave est que ce type de politique qualifiée de national-populiste, voire de national-ethno-populisme, détruit insidieusement ce qu’elle prétend défendre : la cohésion nationale. Le 14 janvier a profondément redéfini notre rapport à l’identité collective. La charpente nationale qui nous maintenait depuis l’indépendance résiste encore aux mutations anthropologiques postrévolutionnaires, mais pour combien de temps encore ? Sous l’effet de la colère ou des déceptions, beaucoup de nos concitoyens sont prêts à tout, et ils le disent. Le désespoir est dangereux. Le tournant sociétal que nous vivons impose une approche des problèmes radicalement différente des précédentes. La situation peut paraître désespérée, mais le temps des démagogues est toujours compté, et ils le savent. C’est pour cela qu’ils sont dangereux. Pour les empêcher de nuire, il faut marteler que notre cohésion nationale est notre bien le plus précieux et agir. Les démocrates doivent dépasser leurs différends pour éviter l’irréparable à notre pays. Il faut répéter à satiété : point de salut sans une vie démocratie représentative, fondée sur le respect des droits civiques, des libertés individuelles, la séparation des pouvoirs, la solidarité, une fiscalité équitable… Les démocrates ont le devoir de se mobiliser.
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