« Regarde-les donc bien ces apatrides, toi qui as la chance de savoir où sont ta maison et ton pays, toi qui, à ton retour de voyage, trouves ta chambre et ton lit prêts, qui as autour de toi les livres que tu aimes et les ustensiles auxquels tu es habitué. Regarde-les bien, ces déracinés, toi qui as la chance de savoir de quoi tu vis… » Stefan Zweig
En 1846, la Tunisie abolissait l’esclavage, deux ans avant la France. Elle est l’un des pays fondateurs de l’Union Africaine, ayant instauré le 15 avril comme Journée de l’Afrique. Pourtant, plus de 65 ans après l’indépendance, notre politique africaine peine à prendre forme. Il est légitime de s’interroger sur la raison pour laquelle, dans notre imaginaire collectif, la dimension africaine de notre culture est moins valorisée que la dimension arabe ou islamique.
Lors d’une soirée, un entrepreneur ami nous a relaté des anecdotes sur la vie des ouvriers noirs sur ses chantiers. Après quatre ans de travail commun, leurs collègues tunisiens refusent encore de s’asseoir à la même table qu’eux. Les Noirs mangent seuls dans leur coin. En rentrant du travail le week-end, ils se font arrêter puis libérer après avoir été dépouillés. Les employeurs, étrangement, ne sont que rarement inquiétés. Certains de ces ouvriers sont des étudiants, d’autres des footballeurs rêvant de devenir professionnels, mais tous subissent la même réalité. Des propos ont été tenus, allant jusqu’à déclarer que Sfax était devenue invivable à cause de ces clandestins, bien que leurs employeurs les trouvent plus sérieux que les travailleurs locaux. Les contradictions des racistes ne connaissent pas de limites.
Une amie a partagé l’histoire de sa femme de ménage ivoirienne, étudiante à l’origine, vivant clandestinement en Tunisie. Elle craint de sortir dans la rue car elle est régulièrement rackettée par des voyous, mais n’ose ni porter plainte ni en parler. Chacun a une histoire honteuse à raconter, mais ce ne sont pas des faits divers isolés ni de simples malentendus culturels. Le mal est plus profond, touchant non seulement les clandestins mais dépassant largement leur statut social.
L’immigration clandestine, le travail sous-payé, la pauvreté, le racisme : tous ces sujets s’entremêlent. La « petite bourgeoisie » bien installée dans ses certitudes intellectuelles donne libre cours à ses sentiments les plus bas, élevant sa propre estime en abaissant l’autre. Un ethnocentrisme détestable. Cependant, les Noirs, riches ou pauvres, nationaux ou étrangers, sont tous traités de la même manière. Les témoignages décrivent des lycéens fils de diplomates noirs à qui les taxis refusent de s’arrêter, des médecins africains noirs victimes d’actes racistes dans nos hôpitaux, et bien d’autres exemples.
L’historien tunisien Salah Trabelsi souligne les racines historiques de la discrimination envers les Noirs en Afrique du Nord. Ils sont perçus comme l’incarnation d’un groupe exogène, distinct par des caractéristiques ethniques et socioculturelles supposées. Ce complexe obsessionnel témoigne d’une dépersonnalisation morale et culturelle, d’une négrophobie doctrinale, agrémentée d’une haine de soi.
Parmi les acquis de la révolution figure la liberté de parole. En octobre 2018, une loi condamnant la discrimination raciale a été votée. C’était un premier pas, mais la désillusion a suivi. Les stéréotypes enracinés dans notre culture persistent, se transmettant de génération en génération. Nous devons dépasser nos préjugés, plonger dans l’histoire de l’Afrique sub-saharienne pour découvrir sa richesse culturelle, ses langues, son histoire, ses arts.
L’État doit mener une lutte acharnée contre toutes les manifestations de racisme et de xénophobie. La clandestinité n’autorise aucun discours ou acte discriminatoire. La tolérance zéro doit être la règle. Un travail sociétal, débutant à l’école primaire, doit se poursuivre dans les médias, les manifestations culturelles et académiques.
Nous sommes tous confrontés à ces problèmes de racisme et de xénophobie, mais cela ne nous dispense pas d’en parler pour lutter contre ces bas instincts. Un État respectueux garantit les mêmes droits à tous, sans distinction. Si des reconductions à la frontière sont nécessaires, elles doivent respecter les droits de l’homme.
Enfin, n’oublions pas nos concitoyens résidant à l’étranger. Ce que nous détestons chez les autres, nous ne devons pas l’accepter chez nous. Reconnaître l’humanité de chacun, aller vers eux, parler leur langue, est déjà une consolation. Nous devons travailler à éliminer ces stéréotypes et à construire une société plus juste.
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