Dans les méandres de notre jeune démocratie après le 14 janvier, les errements constatés pourraient expliquer, en partie, le désamour actuel de nos concitoyens envers la politique et les politiciens. Toutefois, selon moi, ce n’est pas la raison principale.
Les derniers mois ont été le théâtre de déclarations monstrueuses telles que « La politique est une grande mascarade ! », « Demander l’avis des autres (sous-entendu ceux qui ne pensent pas ou ne vivent pas comme nous) est un pari risqué », « Notre peuple n’est pas fait pour la démocratie », et « La démocratie est inapplicable chez nous ». Incontestablement, une majorité de nos concitoyens éprouve, à tort ou à raison, un fort dégoût pour la politique et les politiciens, une brèche habilement exploitée par des forces destructrices.
L’histoire récente nous enseigne que les slogans tels que « Tous Pourris », l’antiparlementarisme, et d’autres concepts fascisants ouvrent systématiquement les portes de l’enfer. Malgré les dérives du système politique, dépolitiser un pays est une grave erreur, préalable au populisme.
La vie politique, malgré ses travers parfois abominables, demeure le meilleur moyen d’assurer une forme de liberté à chacun, quelle que soit son orientation politique. Comme le souligne Natacha Polony, « La démocratie, c’est le vote, mais pas uniquement. C’est une culture, une façon d’être ensemble, c’est l’existence d’une communauté politique composée de citoyens, d’individus autonomes et responsables qui veulent décider ensemble de leur destin. »
Dans l’absence de traditions et d’institutions solides, la dérive de la vie politique était prévisible ces dernières années. Cependant, dénoncer toute forme de vie politique à cause de la présence de quelques corrompus serait une simplification dangereuse. Les dérives politiques sont universelles, mais condamner toute la sphère politique sur cette base ouvre la voie à une autocratie.
L’antiparlementarisme est un classique, exacerbé par les réseaux sociaux. La haine envers les partis et les hommes politiques est amplifiée, attribuant tous les maux de la société à cette sphère.
Les fragiles institutions tunisiennes ont également subi ces réflexes primaires. Les anti-systèmes, les gauchistes, les extrémistes de droite se sont regroupés autour du dangereux fantasme d’un « homme providentiel ». Celui qui prendrait les « bonnes » décisions immédiatement, sans les pesanteurs institutionnelles, une puissance tutélaire qui offrirait justice, sécurité et bien-être sans les débats institutionnels. C’est une pensée magique, simpliste, mais néanmoins dangereuse.
Paradoxalement, ces mêmes individus s’en prennent aux fondements de l’État tout en prétendant agir pour éviter son effondrement. Ainsi, leur acharnement à démolir les institutions se justifie au nom d’une mobilisation générale pour défendre les acquis de la révolution. Ce paradoxe repose sur une pensée simpliste et dépourvue de nuance.
Carl Schmitt, dès 1928, avait théorisé ce qui allait devenir l’idéologie de l’extrême droite, l’État totalitaire et l’État d’exception. Se défendre contre l’ennemi qui veut sa destruction est la première tâche de l’État, justifiant la dictature par opposition aux fragilités de la démocratie.
Il est essentiel de revisiter l’histoire et de se rappeler que de nombreux pays, en Europe, en Amérique du Sud, en Asie, ont connu des régimes autocratiques avant d’embrasser la démocratie. Souvent, ces régimes totalitaires ont émergé après des crises ou des menaces, mettant en avant un leader charismatique promettant justice, sécurité, et bien-être.
Les autocrates modernes ont appris à masquer leur brutalité, optant pour des changements constitutionnels par référendum pour rester au pouvoir. Toutefois, la démocratie, avec ses failles, est une cible facile, ses erreurs sont immédiatement exploitées.
Aristote disait déjà que les fondamentaux de la démocratie n’ont pas varié depuis l’Antiquité, le pouvoir par le peuple pour le peuple. La démocratie libérale, prédominante au 20ème siècle, repose sur la démocratie représentative et le libéralisme, avec des élections justes, une séparation des pouvoirs, la primauté du droit, et la protection des droits de l’Homme. Les démocraties sont des chantiers perpétuels, nécessitant des institutions fortes et une vie politique riche.
Résister à un régime autocratique est difficile, mais la passivité, l’humour, la dérision, et surtout la foi en la démocratie peuvent être des moyens de préserver les valeurs fondamentales. Les institutions fortes et une vie politique dynamique sont les garants de la démocratie, car sans elles, une nation s’expose au naufrage, sans garantie de reconstruction.
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