Mon Cher Ami,

La robustesse de notre amitié pourrait ne pas suffire, mais je persiste dans l’espoir que tout n’est pas encore perdu. Tes réflexions d’hier soir sur la guerre actuelle en Ukraine ont semblé être une sorte de délire, un exutoire, c’est la seule explication plausible. Pardonne par avance ma véhémence, elle traduit l’estime élevée que j’ai pour tes capacités de jugement.

Comme d’habitude, nous avons échangé sans retenue, argument contre argument. Mais cette fois, j’ai eu l’impression de faire face à un homme aigri et haineux. Ce n’est pas toi. Tes arguments m’ont contraint à sonner l’alarme. Tu es entré dans le terrain des spéculations, des machinations, des ruses, des manigances, une interprétation tendancieuse des événements, et là, le dialogue était devenu impossible. « Il ne fallait pas provoquer Poutine, il a le droit de se défendre », « Poutine serait intervenu en Ukraine pour détruire des labos militaires et empêcher les Américains de développer un nouveau COVID… », et puis « le président de l’Ukraine serait juif ». Je n’en dirai pas plus sur ces écarts de langage.

Tu as amorcé la conversation avec précaution en posant des questions, ton soutien à l’invasion russe était initialement nuancé, et j’ai failli tomber dans le piège. Mais en t’écoutant, j’ai réalisé que, selon toi, la guerre était la seule solution ! Longtemps, j’ai pensé que de notre vivant, nous ne verrions jamais la guerre. En tant que médecin, j’ai été en Irak en 1991 et ai vécu sous les « frappes chirurgicales américaines ». Depuis, le bruit des avions de combat, les images de réfugiés, les destructions me rappellent l’horreur de la guerre et l’intolérabilité des souffrances des populations civiles. Comment peux-tu rester indifférent au poignant désespoir des réfugiés ? L’invasion de l’Ukraine par la Russie a suscité en moi hébétude et colère. J’ai tenté de te rappeler les horreurs de la guerre, les morts et les millions de réfugiés, mais j’avais l’impression que tu te réjouissais de l’avancée des troupes russes en Ukraine. Tu n’avais rien contre les Ukrainiens, mais une pulsion destructrice t’animait.

La propagande est une arme redoutable, et nous le savons tous les deux. À chaque conflit, les belligérants ne reculent devant rien pour gagner la bataille de l’opinion. La guerre de la communication est essentielle, et chaque camp diffuse ses mensonges à travers ses canaux. La chaîne RT France et l’agence de presse Sputnik relayent les thèses de Poutine, tout comme l’autre camp utilise les mêmes méthodes. Un lavage de cerveau qui, à juste titre, suscite ta méfiance.

Mon ami, toi le démocrate de toujours, comment peux-tu défendre un dictateur qui empoisonne ses opposants et des journalistes au plutonium ? Permet-moi de rappeler quelques étapes de sa carrière. Poutine est au pouvoir depuis 22 ans, grâce à des tours de passe-passe, et il peut continuer à diriger la Russie jusqu’en 2036. Agent du KGB avant la chute du mur, il a été en Allemagne de l’Est sous le pseudonyme de « l’officier Platov ». En 1990, de retour à Saint-Pétersbourg avec le grade de lieutenant-colonel du KGB, il bâtit son premier réseau et débute sa fortune. Au Kremlin en 1996 comme simple collaborateur, il est nommé directeur du FSB (ex-KGB) en 1998. Le folklorique Eltsine lui offre le pouvoir sur un plateau, avec son slogan « Tant qu’il y a Poutine, il y a la Russie ». La force brute fera le reste.

La guerre est consubstantielle du pouvoir de Poutine, comme l’a dit un journaliste. La prise d’otages de Beslan en 2004, qui a causé la mort de 334 civils dont 186 enfants, lui a donné un feu vert suspect pour envahir la Tchétchénie. Il a détruit Grozny et installé un clown sanguinaire, Ramzan Kadyrov, inaugurant ainsi la « restauration de la Russie dans son intégralité historique ». C’est à ce moment, à mon sens, que la dérive a commencé. Partout dans le monde, il soutient, parfois par la force, les pires dictateurs, en faisant d’eux ses bras armés.

Bien sûr, j’ai entendu tes arguments sur l’impérialisme occidental qui fait des ravages sans s’embarrasser de principes. La démocratie est une variable d’ajustement pour l’Occident. Les USA et l’Europe agissent de même au Moyen-Orient, en Amérique centrale, en Amérique latine, en Asie et en Afrique, mais avec plus de formes. Est-ce une raison pour soutenir une guerre tout aussi impérialiste contre un pays indépendant, aux frontières internationalement reconnues ?

Mon ami, toi le pacifiste, j’ai entendu tes arguments pour justifier l’injustifiable, la guerre, la destruction et l’invasion russe. Des frontières contestées et contestables existent sur tous les continents et entre chaque pays. L’échec des accords de Minsk I et II, la protection des populations russophones… ? Partant de ce type d’arguments, il y aurait de quoi déclarer une guerre mondiale infinie ! Les réfugiés ukrainiens ont droit à un titre de séjour dès leur arrivée, à une autorisation de travail, voire même au droit de prendre le train gratuitement. Les maires préparent des logements pour les accueillir. Mais est-ce une surprise ? N’avons-nous pas plus d’empathie envers un réfugié palestinien qu’envers un réfugié burundais au nord Kivu ? Tous les humains réagissent de la même façon.

Mon ami, toi l’humaniste, comment l’accueil réservé aux réfugiés ukrainiens en Europe a-t-il pu alimenter ta colère contre cet Occident « raciste » ? C’est une réaction à saluer et à généraliser, n’est-ce pas ? Tu as parlé d’Aylan Kurdi, l’enfant syrien retrouvé noyé sur une plage turque. Il était impossible de rester indifférent face à ce deux poids deux mesures. Les réfugiés ukrainiens auront droit à un titre de séjour dès leur arrivée, à une autorisation de travail, voire même au droit de prendre le train gratuitement. Les maires préparent des logements pour les accueillir. Mais est-ce vraiment une surprise pour toi ? Nous-mêmes n’avons-nous pas plus d’empathie envers un réfugié palestinien qu’envers un réfugié burundais au nord Kivu ? Tous les humains réagissent de la même façon.

Mon ami, toi le pacifiste, j’ai entendu tes arguments pour justifier l’injustifiable, la guerre, la destruction et l’invasion russe. Des frontières contestées et contestables existent sur tous les continents et entre chaque pays. L’échec des accords de Minsk I et II, la protection des populations russophones… ? Partant de ce type d’arguments, il y aurait de quoi déclarer une guerre mondiale infinie !

J’entends encore cet argument pour essayer de justifier, l’injustifiable. Alexei Nikolsky le résume bien, Vladimir Poutine aime tellement l’Ukraine, le « berceau de la civilisation russe », qu’il a entrepris de la détruire. L’extension de l’OTAN est la thèse officielle de Moscou qui, évidemment, trouve un écho chez l’opinion publique. Stratège avisé et prévoyant, Poutine met la main sur l’Ukraine pour l’empêcher de rejoindre l’OTAN et reconquérir la Crimée et le Donbass ? La propagande poutinienne ment, l’Alliance s’est toujours refusée à intégrer l’Ukraine. Son soutien à l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud entre-t-il dans ce cadre ? Non, c’est la guerre d’un homme, un homme qui se croit plus intelligent que les autres et qui a perdu le sens de la réalité.

La rancœur et les frustrations sont de mauvaises conseillères. Je ne suis pas sourd, les plaies des humiliations sont encore vives. Je n’ai pas oublié l’invasion de l’Irak, le bombardement de la Libye, le sort réservé aux Palestiniens depuis 1948, l’exploitation des richesses des pays du Sud par le Nord, le risque climatique, le soutien aux régimes dictatoriaux dociles, la vente d’armes et bien d’autres injustices que les « grands démocrates » de ce monde commettent. Clairement, la morale n’est que déclaration d’intention dans les relations entre États, seul le rapport de force gère leurs relations. Mais est-ce une raison pour ne pas dénoncer la guerre ? Est-ce une raison pour s’aligner derrière un dictateur corrompu ? Ce qui se passe en Ukraine est évidemment un affrontement entre deux puissances pour des intérêts économiques essentiellement. Mais comme le dit Stephen Kotkin, cette guerre relève d’une « permanence historique russe », cette insatiable et mystérieuse « volonté d’expansion » d’un pays qui est pourtant le plus vaste État de la planète et potentiellement l’un des plus riches. C’est aussi la guerre d’un homme qui, « enfermé dans sa bulle de mensonges, convaincu de sa supériorité intellectuelle, n’écoute plus que ses fantasmes », met en danger la planète entière et notre région particulièrement.

J’aime à penser que ton positionnement relève d’un anti-américanisme reliquat de nos années de jeunesse. Car au-delà de la morale et des idéologies, la realpolitik nous impose d’affirmer nos convictions sans nous aligner, en tout cas pas du côté des perdants…

« L’Allemagne ne gagnera pas et ne peut pas gagner la guerre. L’ordre est donné aux militants d’entrer en relation avec les Français gaullistes en vue de conjuguer notre action clandestine. Notre soutien doit être inconditionnel. » C’est ce qu’a écrit le grand Habib Bourguiba de sa prison française à ses compagnons de lutte le 8 août 1942, au moment où la logique simpliste était de soutenir l’ennemi de mon ennemi !

Au nom de notre amitié, je te demande de revenir à toi, à ton humanisme et ton sens de la justice, à tes valeurs qui sont en totale opposition à ce que fait Poutine en Ukraine.

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