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« Vers la Verticalité ou Comment Répondre au Désenchantement »

Chaque jour apporte son lot de voix décourageantes, clamant que la Tunisie est devenue invivable, que le pays d’autrefois s’est évanoui, que la corruption et l’escroquerie règnent en maîtres. Ces lamentations, souvent perçues comme le cri de détresse de privilégiés mal à l’aise avec la remise en question de leurs avantages par la révolution, suscitent une interrogation. Au-delà de leur fréquence, elles émanent de personnes aux profils divers, jeunes et moins jeunes, politiciens de droite et de gauche, acteurs associatifs, journalistes, collègues. Il devient alors évident qu’il y a du vrai dans leurs inquiétudes.

Certes, la réalité perçue ne coïncide jamais parfaitement avec la réalité objective, mais elle n’en diverge que rarement. Il demeure difficile, voire impossible, d’obtenir une vision objective de la situation dans le pays, tant les disparités sociales, régionales et catégorielles sont prononcées. La conjonction de deux années de pandémie, de la guerre en Ukraine, du coup de force du 25 juillet, du décret 117, de la suspension de la constitution, du chômage, de l’inflation, de la violence quotidienne, et d’autres facteurs objectivement anxiogènes a eu des répercussions. Une conjoncture exceptionnelle certes, mais qui n’explique pas tout.

Il est désolant de constater que pour de nombreux concitoyens, la seule issue semble être la fuite. La confiance en l’avenir est au plus bas, et le terme à la mode est « sauvetage » – sauver l’économie, les finances, les entreprises publiques, le sport, la santé, l’enseignement, la culture. La réforme, elle, est absente du discours. Est-ce que la « faillite » actuelle est vraiment le résultat exclusif des erreurs de gestion de la dernière décennie, comme le répètent les politiciens autoproclamés? Avant le 14 janvier, l’injustice, la corruption, le népotisme, l’incompétence n’étaient-ils pas déjà des réalités prégnantes dans notre société? La révolution a peut-être agi comme un révélateur, mais il faut aussi reconnaître que les maux de notre société étaient déjà en nous.

Après la révolution, l’idée romantique que le départ du dictateur résoudrait tous les problèmes s’est avérée être une erreur. Les nouvelles élites ont rapidement adopté les mêmes méthodes que le régime précédent, ajoutant à cela une dose incroyable d’incompétence. Leurs échecs ont alimenté le rêve d’un retour à l’ancien régime chez certains. Certes, la révolution a aggravé la fracture sociale, mais pour comprendre le désenchantement actuel, il faut remonter aux racines des maux de notre société et se demander pourquoi notre modèle de société ne fait plus rêver.

L’éducation, la santé, les transports en commun, l’accès à la culture, le sport étaient considérés au lendemain de l’indépendance comme des biens communs. Malgré leurs imperfections, ces éléments étaient perçus comme des ciments sociaux favorisant la mixité. Les disparités ont commencé à s’accroître dans les années 70 et se sont accentuées après 1990. L’État a progressivement abandonné son rôle. En 2022, le lieu de naissance est devenu un déterminant essentiel, voire unique, de la trajectoire de vie, ce qui est inacceptable. Une classe aisée, politique, économique, médiatique, s’est détachée de la société, érigeant des barrières infranchissables. Les enfants d’un même pays ne jouent plus ensemble, ils s’ignorent. La réussite au baccalauréat, l’espérance de vie, les morts par quartier lors de la révolution sont autant d’indicateurs des injustices subies.

Reconstruire une dynamique sociale inclusive est un chemin difficile. Le besoin de renouveau démocratique n’est pas spécifique à la Tunisie, et le 21e siècle offre une opportunité de réinventer la démocratie grâce aux progrès technologiques. Une démocratie semi-directe, où la participation citoyenne aux débats serait possible, est une piste à explorer. Cependant, cette approche doit être organisée, transparente et méthodique pour être constructive. Actuellement, la Tunisie semble plus encline à des messages anonymes et haineux, mais l’espoir réside dans une mise en place réfléchie et soutenue par l’État.

Reconstruire la confiance en l’avenir nécessite de reconnaître que toutes les formes de vie dépendent des capacités des systèmes à innover. Prendre conscience de cela pourrait redonner confiance en l’avenir.

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