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Vox Populi Vox Dei ?

Pendant des années, ma quête assidue dans les journaux nationaux et internationaux à la recherche du moindre fragment sur la Tunisie était insatiable. Je parcourais des kilomètres pour mettre la main sur un numéro du journal Le Monde. Aujourd’hui, je réalise que mes yeux évitent involontairement la section où je risque de trouver des articles et des analyses sur la situation actuelle du pays. Et même lorsque par hasard j’en déniche un, je le parcours en diagonale. Que s’est-il passé au fil des ans pour que je ne cherche même plus à comprendre ce qui nous arrive ? Peut-être la liberté de parole retrouvée, l’abondance de la matière ? Pas seulement, à mon avis.

En réalité, malgré des efforts sincères, je n’ai pas encore lu une analyse convaincante qui puisse m’éclairer sur ce que nous vivons actuellement. Certes, certains articles offrent des bribes de vérité : le bilan de la dictature, les séquelles des années de plomb, les injustices sociales accumulées, l’apprentissage de la liberté, le déséquilibre entre les pouvoirs instauré par la constitution, ou plus récemment, l’alliance controversée entre les « deux lignes parallèles » qui ont fini par donner l’illusion de se croiser. Ou encore le fiasco de ce gouvernement plus préoccupé par son propre avenir que par celui de la Tunisie. Mais rien de tout cela ne peut expliquer les résultats des élections présidentielles ou législatives. Un vote de rejet sans fil conducteur, mais exposant le pays à de grands risques.

Certes, au cours des cinq dernières années, la classe politique a donné une piètre image d’elle-même. Elle s’est décrédibilisée, discréditée et ce, pour longtemps, aux yeux de l’opinion publique. Mais aller voter pour des populistes aux programmes totalement irréalistes, farfelus, haineux, xénophobes, régionalistes… c’est violent.

Le mal est fait, nous sommes tous perdants, et en premier lieu ceux qui ont voulu jouer à un Monopoly politique. Malheureusement, à les voir pérorer encore, je crois qu’ils ne réalisent pas à quel point ils ont mis le pays dans de sales draps. Ils sont responsables de la colère qui s’est traduite par un taux d’abstention record, un désengagement des jeunes et des femmes, une révolte des régions, des chômeurs, des enseignants, des fonctionnaires, des retraités, de tous.

Aux présidentielles, nous aurons au deuxième tour deux candidats atypiques. L’un d’eux est en détention préventive pour des raisons obscures dans tous les sens du terme, l’autre, un conservateur atypique qui n’a pas de parti, pas de programme, n’a jamais fait de politique. Plus grave, cette tendance a été logiquement confirmée par les législatives.

Nous avons touché du doigt le mal dimanche soir du 6 octobre. Les résultats du vote nous ont sidérés. Mes ami(e)s me disent : « Je ne dors plus la nuit, je me sens étranger(e) dans mon pays, je suis inquiet(e). » De fait, les profils de certains élus au passé trouble ont de quoi inquiéter. Rappelons qu’une fois élu, un député devient notre représentant à tous et pas seulement de sa région ou de son parti. Aussi, peut-être avons-nous réalisé qu’il est évident que la prochaine ARP n’a aucune chance de conduire les réformes nécessaires ? Quelle cour constitutionnelle pouvons-nous espérer aujourd’hui ?

Ici se pose la question du mode de scrutin, du financement de la campagne électorale, des modalités de déroulement de la campagne. Un autre exemple de dysfonctionnement : plusieurs candidats à la présidentielle étaient aussi candidats aux législatives ? Ils ont donc commencé la campagne électorale des semaines bien avant les autres, est-ce équitable ? Ici encore, il y a peu de chance de voir les dysfonctionnements constatés corrigés par la nouvelle assemblée.

Nos concitoyens réaliseront d’eux-mêmes que les discours qu’on leur a vendus sont démagogiques. Pêle-mêle, je dis que la charité ne réglera pas le drame de la pauvreté, la production de pétrole ou de sel n’est pas la solution, revenir de façon mortifère sur le passé ne réduira pas le chômage, les libertés individuelles avanceront qu’ils le veuillent ou non, le modèle de société qu’ils proposent est hypocrite et irréaliste, la liberté de la femme ne se discute pas. Ils finiront par comprendre que le modèle de société ne s’impose pas, il se vit.

Il y a un temps pour tout. Nous n’avons pas le choix, il faut respecter les résultats des urnes. Mais une fois passée la sidération, il faudra corriger le tir, écouter la colère et se remobiliser rapidement pour y répondre. Que le discours de la raison redevienne audible pour nos concitoyens. Ne perdons pas espoir et rappelons-nous que l’histoire a plus d’imagination que les hommes

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