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La réalité contre le récit

Rompre avec les fables du pouvoir

Toute analyse rigoureuse du pouvoir actuel en Tunisie commence par une mise à distance des récits qu’il produit sur lui-même. Il ne s’agit pas d’interroger les intentions proclamées, mais d’observer les pratiques effectives, les effets concrets et les architectures institutionnelles qui rendent une domination possible, acceptable, puis contestable.

La séquence ouverte le 25 juillet 2021 ne peut être enfermée dans l’alternative commode entre « salut national » et « coup d’État ». Elle impose un regard lucide sur la transformation progressive d’une pseudo-légitimité de rupture en un autoritarisme procédural, juridiquement encadré et politiquement assumé.

L’exception comme méthode de gouvernement

Le recours à l’article 80 de l’ancienne Constitution aurait dû constituer une suspension provisoire de l’ordre constitutionnel. Dans les faits, il a été pensé dès le 25 juillet comme une rupture définitive avec la constitution qui le permettait et à laquelle il a été juré fidélité et respect. 

La « nouvelle République » s’est matérialisée par une nouvelle Constitution en 2022 et par un arsenal juridique consolidant la prééminence absolue de l’exécutif. Le président concentre l’essentiel des leviers de décision : il nomme et révoque le gouvernement, préside seul le Conseil des ministres et domine une Assemblée des représentants du peuple affaiblie, issue d’élections marquées par une abstention massive. Ce modus operandi est devenue la règle, ce n’est pas une réponse transitoire à une crise, mais un principe structurant d’un ordre politique sans vie.

Du charisme à la contrainte

Le capital symbolique initial de Kaïs Saïed, fondé sur l’image d’un homme intègre et extérieur aux appareils partisans, s’est progressivement érodé sous le poids de la crise économique et sociale. 

Le récit manichéen opposant « le peuple » aux « élites » a cédé la place à une rhétorique plus défensive, sécuritaire et souverainiste, désignant des ennemis internes et externes : complots, traîtrises, menaces migratoires. 

La promesse totalement démagogique d’un lien direct avec le peuple se heurte désormais à la réalité d’un pouvoir vertical, distant, ayant comme outil de communication un monologue agressif et violent. Faute de résultats tangibles, la légitimité charismatique peine à se renouveler et se transforme progressivement en légitimité coercitive.

Le verrouillage des contre-pouvoirs

Au-delà de la figure présidentielle, c’est une architecture complète de concentration du pouvoir qui s’est méthodiquement mise en place. Justice, institutions indépendantes, médias, société civile, vie politique locale : les espaces de médiation ont été méthodiquement neutralisés. Ce verrouillage n’est ni accidentel ni improvisé. Il relève d’une stratégie cohérente de mise sous tutelle des contre-pouvoirs, au nom d’une efficacité politique supposée — voire d’une conception personnelle et absolutiste de l’organisation de la société, des relations internationales, de l’exercice du pouvoir, bref du moindre détail qui concerne la vie des tunisiens.

Le réel social et économique rattrape les envolées lyriques 

Sur le plan économique et social, la rhétorique de la rupture se heurte à des réalités obstinées : inflation persistante, chômage structurel, dépréciation monétaire, négociations bloquées avec le FMI, dépendance accrue à l’aide extérieure. L’hypercentralisation décisionnelle révèle ses limites face à la complexité administrative et à la fragilité des équilibres sociaux. Les promesses de justice sociale peinent à se traduire en améliorations concrètes, creusant le fossé entre le récit officiel et l’expérience quotidienne de la majorité des Tunisiens.

Résistances sous pression

Dans cet espace politique largement verrouillé, l’UGTT bien que ciblée et déstabilisée demeure le principal pôle de résistance structurée. Son ancrage sectoriel et territorial lui permet encore de défendre des intérêts concrets et d’exprimer des alertes sociales crédibles. Autour d’elle subsistent des résistances diffuses — colères locales, mobilisations ponctuelles, contestations liées au coût de la vie — signes d’une société qui n’est ni totalement soumise ni complètement résignée.

Une impasse politique assumée

Regarder ce pouvoir sans illusion, c’est refuser de réduire la crise tunisienne à la psychologie d’un dirigeant. Le régime actuel est le produit d’une triple faillite : celle des élites post-2011, celle d’un État incapable de produire du bien-être social, et celle d’un projet hyperprésidentialiste qui a méthodiquement affaibli les mécanismes d’alternance, de reddition des comptes et de délibération collective.

La question n’est plus de savoir si ce pouvoir est populaire, mais s’il est soutenable. En confondant autorité et verticalité, souveraineté et isolement, stabilité et verrouillage, le régime a transformé l’exception en système et l’urgence en horizon politique permanent. À défaut de résultats, il ne lui reste que le contrôle. À défaut de perspectives, le récit. Or gouverner contre la réalité n’a jamais permis d’aller de l’avant — seulement de retarder l’épreuve du réel.

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