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Le 14 janvier 2026 : le crépuscule qui précède l’aube ?

Pourquoi la Tunisie n’est ni un échec ni une réussite, mais une nation à reconstruire

Du rêve révolutionnaire à l’impasse existentielle, le pays de la dignité cherche désespérément son second souffle.

Il y a 15 ans, un samedi matin de bonne heure je me suis rendu sur la tombe de mon père pour lui dire qu’enfin son rêve allait se réaliser. Ce jour mémorable où l’odeur du jasmin et de la liberté embaumait le monde restera à jamais gravé dans la mémoire de beaucoup d’entre nous. Aujourd’hui, c’est un parfum de désenchantement — mêlé à la poussière des chantiers abandonnés, à l’âpre senteur de la débrouille et à l’usure des attentes — qui flotte sur la Tunisie. Le pays qui donna au monde arabe sa plus rare leçon, celle d’une révolution pacifique et d’un pluralisme assumé, se tient désormais au bord de l’évanouissement civique. Tiraillée entre la nostalgie de son audace passée et l’effroi d’un avenir en pointillés, la Tunisie vieillit trop vite.

Vieillir, pour une nation, ce n’est pas seulement perdre ses illusions : c’est voir ses rêves se sédimenter en réalités rugueuses. La Tunisie, à l’âge critique de sa jeune démocratie, est précisément à ce point de bascule. Elle n’est plus la promesse de 2011, pas encore la nation apaisée qu’elle aspire à devenir. Elle est dans l’épreuve de vérité, ce moment inconfortable où un peuple découvre ce qu’il est devenu après l’enthousiasme, lorsque l’histoire cesse d’applaudir et commence à exiger.

Une stratification des crises

La Tunisie n’a pas un problème : elle en a une géologie. La première couche, la plus visible et la plus douloureuse, est économique et sociale. Dans certains gouvernorats de l’intérieur, le chômage des jeunes dépasse les 40 %. À Kasserine, un diplômé en géographie attend depuis six ans un concours qui n’arrive pas. À Sfax, une ingénieure travaille à distance pour une entreprise européenne sans contrat ni protection. À Tunis, un retraité voit sa pension s’éroder plus vite que le dinar. C’est la crise du pain, du temps suspendu et du désœuvrement organisé.

Sous cette surface brûlante se trouve la couche politique et institutionnelle. Un système miné par la méfiance, où l’exécutif s’est hypertrophié au détriment d’un parlement marginalisé et d’une justice dont l’indépendance est fragilisée. Le contrat social issu de la Constitution de 2014 est fissuré, parfois nié, souvent contourné. C’est la crise du projet commun, celle d’une nation qui gouverne à vue, sans boussole ni horizon partagé.

Enfin, en profondeur, gît le socle le plus ancien et le plus décisif : la crise identitaire et mémorielle. Quelle Tunisie veut-on construire ? Celle, héritière de Bourguiba, tournée vers une modernité laïque et centralisée ? Celle, plus conservatrice, revendiquant ses racines arabes et religieuses ? Ou une synthèse originale, encore à inventer, entre héritage, foi, modernité et pluralisme ? Ce débat, jamais véritablement tranché, ressurgit à chaque élection, paralyse toute réforme structurante et empêche l’émergence d’un « nous » national suffisamment robuste. La Tunisie est un chantier où les architectes se disputent encore sur les plans alors que les fondations restent inachevées.

Le grand désapprentissage et la résilience invisible

Là où beaucoup ne voient qu’un échec, il faut aussi savoir discerner une métamorphose silencieuse. La révolution a opéré un immense désapprentissage : celui de la peur et de la soumission à l’autorité verticale. Le Tunisien d’aujourd’hui est un citoyen sceptique, exigeant, difficile à gouverner. Cette ingouvernabilité apparente n’est pas une pathologie ; elle est le symptôme d’une souveraineté populaire naissante, désordonnée mais irréversible.

Parallèlement, face à la défaillance de l’État, une résilience horizontale s’organise. Dans les quartiers, des associations pallient les carences publiques. Dans l’économie informelle, un génie de la débrouille invente chaque jour des mécanismes de survie. Dans la culture, le numérique et l’activisme transnational, une jeunesse connectée produit des récits alternatifs, tournés vers l’Afrique, la Méditerranée ou une modernité diasporique. Cette énergie diffuse — ce « tunisien profond » — constitue le véritable capital stratégique du pays. Il ne s’agit ni de la glorifier naïvement ni de s’y résigner, mais de la reconnaître comme le socle humain de toute reconstruction durable.

Sortir de la logique du rafistolage

La Tunisie ne manque ni de diagnostics ni de plans d’urgence. Elle manque d’un choix clair. Les demi-mesures, les ajustements techniques et les prêts de survie ne font que prolonger l’agonie d’un modèle épuisé. Sans ruptures assumées, le pays continuera de survivre sans jamais se projeter.

La première rupture doit être territoriale et générationnelle. Un New Deal tunisien ciblé sur les régions de l’intérieur — Le Kef, Kasserine, Sidi Bouzid — est la condition de tout le reste. Il s’agit d’un plan massif de développement agricole, d’énergies renouvelables et d’éco‑tourisme, conçu avec et pour les jeunes, et non imposé depuis les capitales administratives. Réparer la fracture géographique originelle de la révolution n’est pas un geste social : c’est un impératif politique.

La deuxième rupture concerne le rapport à l’Europe. Il est temps de sortir de la logique sécuritaire et de la sous‑traitance migratoire. La Tunisie doit exiger un partenariat de co‑développement circulaire : investissements européens dans le solaire et l’hydrogène vert en Tunisie, en échange de véritables quotas de mobilité étudiante et professionnelle. Faire de la Tunisie une plateforme de connexion entre l’Europe et l’Afrique, et non un simple rempart, est une question de dignité autant que de stratégie.

Enfin, une troisième rupture est indispensable : une conférence nationale permanente sur l’identité et la mémoire, hors du champ électoral. Bourguiba, la religion, la révolution, l’État : rien ne doit rester tabou. L’objectif n’est pas l’uniformité, mais l’élaboration d’un récit national pluriel et apaisé, capable de reconnaître toutes les tunisianités sans les hiérarchiser.

L’heure de vérité

La Tunisie n’est pas un patient en soins palliatifs. C’est un corps en convalescence, affaibli mais dont le système immunitaire — sa société — s’est renforcé dans l’adversité. Le monde regarde ce pays comme on observe un feu qui menace de s’éteindre, alors qu’il pourrait encore être la braise d’où renaîtra une nouvelle flamme méditerranéenne.

L’aube tunisienne ne viendra ni d’un décret, ni d’un sauvetage extérieur, ni d’un homme providentiel. Elle viendra d’un choix collectif : préférer la construction lente à la fuite autoritaire, le conflit démocratique à la résignation, la durée nationale à l’illusion de la solution immédiate. Le 14 janvier 2026 ne sera pas une commémoration de plus. Il sera soit le rituel d’un renoncement, soit le point de bascule d’une maturité enfin assumée.

Le temps presse. Il ne s’agit plus d’espérer. Il s’agit d’oser la lucidité — celle qui précède toujours l’action.

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