Les peuples, comme les individus, aiment les raccourcis. Quand ils sont acculés, ils se tournent vers les solutions qui paraissent simples, rapides, presque miraculeuses.
Face au chaos, à la corruption, à l’impuissance — réelle ou supposée — des élites civiles, l’idée d’un homme fort, d’un dirigeant autoritaire mais présenté comme « honnête », d’un militaire discipliné et patriote, devient soudain séduisante. Cette tentation traverse l’histoire des nations et, trop souvent, elle les conduit à leur propre naufrage. Le monde Arabe et l’Afrique en sont l’illustration criante.
La Tunisie n’a pas échappé à cette dangereuse illusion
Croire qu’un pouvoir autoritaire serait, par nature, plus efficace, plus rationnel ou plus protecteur de la souveraineté nationale est une erreur historique majeure. Jamais, nulle part, la dictature ni la militarisation du pouvoir n’ont conduit durablement au bien-être d’un pays. Elles produisent parfois une impression d’ordre, une mise au pas provisoire, une discipline de façade. Mais cette apparente stabilité se paie toujours au prix fort : l’affaiblissement des institutions, l’opacité des décisions, des choix économiques et sociétaux erronés. Cela aboutit inéluctablement à la personnalisation extrême du pouvoir et, à terme, la fragilisation de la société et de l’État lui-même.
Les rumeurs d’arrière-boutique qui ont récemment circulé autour de tensions internes au sommet de l’appareil d’État tunisien, à la suite de la signature d’accords de coopération avec l’Algérie, s’inscrivent précisément dans cette logique inquiétante. Selon des sources proches des cercles sécuritaires, certaines clauses de ces accords auraient suscité de sérieuses réserves au sein d’une partie du haut commandement militaire, notamment sur des questions sensibles liées à la sécurité et aux zones frontalières. La mission confiée à un général de l’armée pour « clarifier » ou réexaminer certains points ne serait alors pas un simple ajustement technique, mais le révélateur d’un malaise politique plus profond ?
Ce que révèle cet épisode, au-delà des démentis officiels et du langage faussement rassurant des communiqués, c’est la fragilité du processus décisionnel dans un régime hypercentralisé. Lorsque le pouvoir se concentre entre les mains d’un seul homme, la consultation devient accessoire, l’expertise dérangeante, et les institutions sont reléguées à un rôle correctif a posteriori. Autrement dit, on décide d’abord, on répare ensuite. C’est exactement l’inverse de ce que devrait être une gouvernance responsable.
La question essentielle n’est donc pas de savoir si l’armée constitue un « contre-pouvoir » ou un simple exécutant. La vraie question est ailleurs : comment un pays peut-il prétendre défendre sa souveraineté lorsque les décisions stratégiques sont prises dans la précipitation, sans débat public, sans transparence, et sans mécanismes institutionnels solides de contrôle et de vérification ? Une souveraineté proclamée dans les discours mais fragilisée dans les pratiques n’est qu’un slogan creux.
Ceux qui, hier encore, rêvaient d’un pouvoir fort pour « nettoyer » la vie politique tunisienne devraient regarder cette séquence avec lucidité. Le mythe du dirigeant providentiel — qu’il soit civil ou militaire — est un poison lent. Il endort la vigilance citoyenne, marginalise les institutions, disqualifie le pluralisme et finit toujours par produire l’inverse de ce qu’il promet : plus d’arbitraire, plus d’improvisation, plus de dépendance extérieure.
La Tunisie ne souffre pas d’un excès de démocratie, mais d’un déficit d’État de droit. Elle ne manque pas d’autorité, mais de règles claires, de contre-pouvoirs effectifs et de transparence dans la décision publique. Remplacer les lenteurs du débat par la brutalité de la décision solitaire n’a jamais rendu un pays plus fort. Cela le rend seulement plus vulnérable, plus imprévisible et plus exposé aux pressions externes.
L’épisode des accords tuniso-algériens, qu’il soit exagéré ou minimisé, met en lumière une vérité que nous ferons ferait bien de ne pas ignorer : l’armée n’est pas une solution politique, et ne doit jamais le devenir. Sa vocation est la défense du territoire, non la réparation des erreurs du pouvoir civil, encore moins sa substitution. Lorsqu’un régime en arrive à compter sur l’institution militaire pour corriger ses propres dérives décisionnelles, ce n’est pas un signe de solidité, mais l’aveu d’une faillite profonde de la gouvernance.
Confier implicitement à l’armée un rôle d’arbitre, de garant ou de dernier recours est une pente dangereuse. Cela revient à déplacer le cœur du pouvoir hors de l’espace politique, hors du débat public, et hors de toute responsabilité démocratique. L’histoire est sans appel : là où l’armée devient une réponse aux crises civiles, l’État se militarise, la politique s’atrophie et la société finit toujours par payer le prix de cette confusion des rôles.
Notre pays n’a pas besoin d’un État en uniforme, mais d’un État de droit. Elle n’a pas besoin de décisions rapides prises à huis clos, mais de décisions légitimes, débattues, contrôlées. La souveraineté ne se protège ni par la verticalité autoritaire ni par la délégation implicite au militaire, mais par la solidité des institutions, le respect des procédures et la séparation claire des pouvoirs.
Nous avons payé et nous continuons à payer très cher les illusions autoritaires. Les rejouer aujourd’hui, sous prétexte d’efficacité ou de sécurité, serait une erreur historique majeure. Transformer l’armée en solution — même par défaut, même par silence — serait une faute politique et morale. Une faute à ne pas refaire.
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