Les sociétés, comme les individus, s’habituent à tout. Même à l’anormal. À force, l’exception devient la règle, l’inacceptable devient invisible. C’est un mécanisme de survie, mais aussi un mécanisme de renoncement.
En Tunisie, on continue de parler de démocratie de base. On invoque la souveraineté populaire, la légitimité du peuple, la volonté générale. Mais on se tait sur sa condition la plus élémentaire : la démocratie locale. Le paradoxe est brutal. Là où la démocratie est la plus concrète, la plus proche, la plus vérifiable, elle a été méthodiquement neutralisée.
Le fait institutionnel : le retour d’un centralisme anti-démocratique
Le basculement a lieu le 7 avril 2022. Par le décret présidentiel n°2022-22, le président Kaïs Saïed dissout l’ensemble des conseils municipaux élus en 2018. Ils sont remplacés par des délégations spéciales, composées de membres nommés et placées sous la tutelle directe des gouverneurs, eux-mêmes rattachés au ministère de l’Intérieur.
Il ne s’agit pas d’un simple ajustement administratif. C’est un changement de nature. On passe d’un pouvoir local élu et responsable devant les citoyens à une administration nommée, responsable uniquement devant la hiérarchie. Les décisions qui structurent le quotidien — voirie, déchets, urbanisme, espaces publics, services municipaux — échappent désormais à tout contrôle populaire.
Le cadre constitutionnel : une démocratie proclamée, mais suspendue
La Constitution de 2014 faisait de la décentralisation un pilier de l’État, garantissant aux collectivités locales une autonomie réelle, fondée sur l’élection et la responsabilité politique (articles 131 à 136). La Constitution de 2022 conserve, en apparence, ce principe : l’article 136 affirme que les collectivités locales sont dotées d’autonomie et « gérées par des assemblées élues ».
Mais cette promesse est immédiatement vidée de sa substance : l’organisation concrète est renvoyée à une loi organique… toujours inexistante. Résultat : une démocratie locale constitutionnelle sur le papier, mais suspendue dans les faits, sans élections, sans calendrier, sans horizon. Les délégations spéciales, pensées comme transitoires, s’installent dans la durée.
La justification officielle : un vernis de bonnes intentions
Le régime prétend agir pour « corriger le parcours » post-2011 et lutter contre la corruption, mais ces arguments sonnent creux. Derrière le vernis de bonnes intentions se cache une manœuvre brutale de recentralisation du pouvoir. L’instabilité depuis juillet 2021 et les soi-disant « conseils municipaux inefficaces » ne sont que des prétextes pour justifier le retour en force du ministère de l’Intérieur, qui écrase toute autonomie locale.
Pendant que le discours officiel chante les louanges de la « volonté du peuple », la réalité est tout autre : la parole citoyenne est muselée là où elle devrait être la plus vivante, transformant la démocratie de façade en une simple mascarade au service d’un pouvoir qui ne tolère aucune contestation.
Des conséquences lourdes et documentées
Les effets de cette recentralisation sont concrets et bien documentés :
- Opacité : selon des organisations comme Al Bawsala, les délégations spéciales fonctionnent sans transparence, avec des décisions peu documentées et une marginalisation des mécanismes de participation citoyenne.
- Déficit de légitimité et d’imputabilité : les responsables nommés ne rendent aucun compte aux citoyens. En cas de crise — déchets à Sfax, pénuries d’eau, dégradation des services — il n’existe plus de chaîne claire de responsabilité politique.
- Dépolitisation et désengagement : privé de son levier électoral, le citoyen est réduit au rôle d’administré. La colère s’exprime hors du champ politique, par des protestations sans débouché institutionnel.
- Rupture de l’apprentissage démocratique : malgré une participation limitée (33,7 %), les élections municipales de 2018 représentaient une première expérience de démocratie concrète pour des milliers de citoyens. Leur interruption brise cette dynamique fragile.
Un choix politique décisif
La Tunisie est à un carrefour où le choix est brutalement clair. Rétablir des élections locales libres et transparentes n’est pas un détail technique : c’est un test de crédibilité pour des institutions nées de la Constitution de 2022, un préalable indispensable à toute réforme démocratique sérieuse, et la seule façon de réparer les fractures sociales et territoriales par une gouvernance de proximité légitime.
En enterrant la démocratie locale, l’État tunisien ne se contente pas de suspendre des élections : il tarit la source la plus tangible de légitimité politique, écrase le lien quotidien entre citoyen et autorité, et ressuscite un centralisme autoritaire que la révolution de 2011 avait juré de balayer.
Une démocratie sans ancrage local n’est pas une démocratie : c’est une coquille vide, fragile, illusoire. Les municipalités élues ne sont pas une option décorative : elles sont la pierre de touche, le cœur battant de toute renaissance démocratique en Tunisie. Chaque jour où elles restent enterrées, le pouvoir scelle un peu plus l’échec de la promesse révolutionnaire.
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