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La banalité de l’échec

La médiocrité de la vie en Tunisie ne se manifeste pas seulement dans les grandes crises politiques ou économiques. Elle s’infiltre dans le quotidien, dans les détails les plus ordinaires : des administrations humiliantes, des services défaillants, un espace public délabré, une parole publique agressive, une violence diffuse devenue banale. Cette médiocrité n’est pas spectaculaire. Elle est constante, usante, normalisée. Et c’est précisément ce qui la rend dangereuse.

On invoque souvent la pauvreté, la corruption ou l’instabilité politique pour expliquer cette dégradation générale. Ces facteurs sont réels, mais insuffisants. Ils décrivent des symptômes plus qu’ils n’identifient une cause profonde. Car la médiocrité qui s’est installée dans la vie tunisienne n’est pas seulement matérielle : elle est intellectuelle, morale et institutionnelle. Elle traduit un affaissement du sens, de l’exigence et de la responsabilité.

Dans la rue, dans les écoles, dans les médias, dans les institutions, le même sentiment domine : plus rien n’est fait avec rigueur. Le travail mal accompli n’est plus l’exception, mais la norme. L’incivilité est excusée, l’incompétence tolérée, l’arbitraire accepté. Cette dégradation généralisée n’est pas le fruit du hasard. Elle est le produit d’un long processus de désapprentissage collectif.

L’école, dans ce paysage, occupe une place centrale. Non pas parce qu’elle serait seule responsable, mais parce qu’elle est le lieu où se transmet ou ne se transmet plus l’exigence. Lorsque l’école renonce à former l’esprit critique, à structurer la pensée, à cultiver la langue et le savoir, elle prépare des générations vulnérables à la médiocrité. Une société qui n’apprend plus à penser apprend à subir.

La baisse du niveau de l’enseignement n’est pas une abstraction statistique. Elle se lit dans la pauvreté du débat public, dans la brutalité du langage politique, dans l’incapacité à formuler des projets cohérents. Elle se voit dans des responsables qui confondent autorité et autoritarisme, simplification et clarté, émotion et pensée. La classe politique tunisienne, dans sa grande majorité, est le reflet fidèle de cette faillite éducative.

Cette médiocrité n’est pas seulement celle des gouvernants ; elle est devenue un système. Elle s’auto-alimente par le clientélisme, le populisme et la peur. Plus le niveau de formation baisse, plus le discours politique se simplifie. Plus il se simplifie, plus il méprise l’intelligence collective. Et plus il la méprise, plus il contribue à l’abîmer. Le cercle est vicieux, presque parfait.

Il serait toutefois trop facile de conclure à une fatalité culturelle ou à une malédiction tunisienne. La médiocrité n’est pas une identité ; elle est une production politique. Elle naît quand l’État cesse de croire à l’éducation comme projet d’émancipation et la réduit à une gestion comptable ou idéologique. Elle prospère lorsque le savoir n’est plus valorisé socialement, lorsque l’enseignant est déconsidéré, lorsque l’effort intellectuel devient suspect.

La conséquence la plus grave de cette situation est peut-être la résignation. Beaucoup de Tunisiens ne s’indignent plus ; ils s’adaptent. Ils contournent, ils improvisent, ils survivent. La médiocrité devient un horizon indiscuté, un plafond invisible que plus personne ne cherche à briser. Or, une société qui ne vise plus l’excellence ou à défaut la rigueur s’abandonne à la stagnation.

Reconstruire la Tunisie ne passera pas uniquement par des réformes économiques ou constitutionnelles. Cela exigera une refondation morale et intellectuelle, au cœur de laquelle l’école doit retrouver sa fonction centrale. Réapprendre à penser, à argumenter, à respecter la compétence et le savoir est une condition politique, non un luxe académique.

Car la médiocrité de la vie quotidienne n’est jamais anodine. Elle est le signe avant-coureur d’un effondrement plus profond : celui de la capacité d’un peuple à se projeter, à se gouverner et à espérer. Tant que l’école restera affaiblie, la politique restera pauvre, et la vie continuera de l’être aussi.

La Tunisie mérite mieux que la banalité de l’échec. Encore faut-il se donner les moyens intellectuels de le refuser.

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