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L’état d’urgence en Tunisie : quand la peur devient une idéologie de gouvernement

L’état d’urgence en Tunisie : quand la peur devient une idéologie de gouvernement

La prolongation de l’état d’urgence jusqu’au 31 décembre 2026 n’est pas un simple acte administratif. C’est un aveu politique. Celui d’un pouvoir qui ne gouverne plus par la confiance, le droit ou le projet, mais par la peur organisée, érigée en méthode et en horizon.

Ce qui est en jeu aujourd’hui en Tunisie dépasse la question sécuritaire. Il s’agit d’un état d’esprit, d’une vision du citoyen et de la société : une population perçue non comme un corps politique, mais comme un risque potentiel à contenir.

Gouverner par la peur, faute de gouverner par le sens

L’état d’urgence permanent traduit l’incapacité — ou le refus — de produire un projet politique mobilisateur. Quand le pouvoir ne convainc plus, il surveille. Quand il ne fédère plus, il encadre. Quand il ne dialogue plus, il décrète.

La menace sécuritaire sert alors de justification universelle, indiscutable, commode. Peu importe qu’elle soit réelle, diffuse ou résiduelle : elle devient un prétexte permanent, vidé de toute exigence de preuve ou de proportionnalité.

Ce glissement est dangereux, car il transforme la sécurité en idéologie, et non en politique publique.

Une société maintenue en état de minorité

L’état d’urgence prolongé installe une pédagogie implicite : le citoyen est considéré comme immature, instable, incapable d’exercer pleinement ses droits. Il faut donc les suspendre « provisoirement », indéfiniment.

Cette logique produit une société sous tutelle, où la liberté n’est plus un droit naturel mais une concession révocable. On ne parle plus de souveraineté populaire, mais de tolérance administrative.

À force d’être traitée comme une menace, la société finit par intérioriser sa propre disqualification politique.

L’autocensure comme victoire silencieuse

Le plus grave n’est pas la répression visible, mais ses effets invisibles. L’état d’urgence ne fonctionne pas seulement par interdictions formelles, mais par anticipation de la sanction.

On se tait avant d’être réduit au silence.

On renonce avant d’être interdit.

On s’adapte avant même d’être contraint.

C’est ainsi que les régimes durables gagnent : non par la violence constante, mais par la discipline intériorisée.

Un poison lent pour la vie politique

Dans un pays où manifester peut être interdit à tout moment, où les rassemblements sont tolérés mais jamais garantis, la politique se vide de sa substance. Les partis se dessèchent, les syndicats se fragilisent, la protestation se marginalise ou se radicalise.

L’état d’urgence ne stabilise pas la société : il la dépolitise, puis l’expose à des explosions brutales, faute de canaux d’expression légitimes.

L’ordre ainsi maintenu est un ordre fragile, artificiel, toujours menacé par ce qu’il empêche d’exister.

Une continuité autoritaire assumée

En s’appuyant sur un décret de 1978, le pouvoir tunisien reconnaît implicitement ce que beaucoup refusent d’admettre : la rupture avec l’État autoritaire n’a jamais été consommée. Elle a été différée, contournée, ajournée.

Aujourd’hui, elle est abandonnée.

L’état d’urgence permanent n’est pas une dérive : c’est un choix politique conscient, compatible avec une vision verticale du pouvoir, hostile à la pluralité et méfiante à l’égard de la société.

Le prix à payer

Le coût de cet état d’esprit sera lourd :

• une société apeurée mais pas pacifiée,

• une économie paralysée par l’incertitude,

• une jeunesse qui associe la politique à la répression ou à l’inutilité,

• un État fort en apparence, mais vide de légitimité profonde.

On peut gouverner longtemps par la peur.

On ne construit jamais durablement par elle.

Conclusion : l’urgence n’est plus sécuritaire, elle est démocratique

La véritable urgence en Tunisie n’est pas celle que l’on proclame, mais celle que l’on refuse de nommer : la restauration d’un rapport adulte entre l’État et les citoyens, fondé sur le droit, la responsabilité et le débat.

Un pays ne meurt pas quand il est menacé.

Il meurt quand il s’habitue à vivre sans liberté, et finit par croire que c’est normal.

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