Notre pays semble parfois frappé par un destin qu’on croyait réservé aux récits bibliques. En Tunisie, les épreuves s’accumulent avec une régularité accablante : inondations meurtrières, murs d’écoles qui s’effondrent, médicaments introuvables, arrestations d’intellectuels, chômage endémique, économie en berne, violences dans les stades, drogue en circulation libre. Une litanie de malheurs qui ressemble à un acharnement injuste.
Au milieu de ce chaos, une phrase revient, lancinante, comme un refrain de désespoir : « Ce n’est plus la Tunisie que j’ai connue. » Elle sort de la bouche des Tunisiens de l’étranger, revenus les yeux pleins d’images d’un pays qu’ils ne reconnaissent plus, rongé par l’insalubrité et l’anarchie. Mais elle est tout aussi présente chez ceux qui n’ont pas quitté le sol natal, résumant leur sentiment par un « C’est fini » teinté d’un fatalisme absolu, ou par un « Je ne verrai pas le redressement de mon vivant » qui sonne comme un adieu.
Ce consensus n’est pas anodin. Il dépasse la simple plainte pour devenir le constat d’une rupture historique. Le pays est épuisé. Épuisé par les crises, mais plus encore par sa propre colère. Car cette colère a changé de nature. Elle n’est plus ce sursaut vital qui pousse à l’action en 2010 et 2011 ; elle s’est muée en un état diffus, en un fond sonore permanent de l’existence. Elle n’annonce plus le changement, elle accompagne la résignation.
Derrière cette colère figée se terre une réalité plus cuisante : l’humiliation. L’humiliation de ne pas trouver un traitement pour un parent malade. L’humiliation d’être réduit à un numéro dans des files d’attente sans fin. L’humiliation d’un discours politique qui transforme la détresse en test de loyauté et le doute en crime de lèse-nation. On ne résout plus les problèmes, on désigne des ennemis. Cette stratégie, usante, érode les esprits et use le lien social comme une lame use la pierre.
Cette colère fut pourtant légitime. Comment en douter ? Mais elle a été détournée de sa fonction première. Elle sert désormais à court-circuiter la réflexion, à interdire la nuance, à faire de toute critique une faute morale. Le politique a basculé dans une éthique dégradée où l’on ne juge plus les actes, mais où l’on scrute les intentions. Dans ce climat, les identités se figent en camps opposés : les fidèles et les traîtres. Une logique binaire qui empoisonne le débat et érige le ressentiment en principale ressource politique.
En requalifiant une décennie d’expérience démocratique en « décennie noire », en transformant des échecs prévisibles en complots imaginaires, la société s’est raidie. Elle en est venue à confondre la force avec l’entêtement, et la souveraineté avec l’isolement.
Refuser cette dérive est pourtant la première condition pour retrouver un horizon. Cela exige de rétablir des distinctions fondamentales : nommer la souffrance sans en faire une arme, car reconnaître la détresse est un acte de justice alors que l’instrumentaliser est une impasse.
Défendre la pluralité comme le signe d’une société vivante, et non comme une menace. Se souvenir, enfin, que la dignité ne se restaure jamais en humiliant autrui.
Retourner une colère légitime contre soi contre l’autre est la pire des choses.
Le véritable challenge n’est pas de nier cette colère, mais de comprendre qu’elle ne peut constituer un projet. La colère est un signal d’alarme, elle n’est pas une boussole. Elle dénonce, mais elle ne bâtit pas. L’unique projet qui vaille désormais est la reconstruction patiente et opiniâtre du commun, loin des discours de rupture et des postures d’exclusion. Car la souveraineté d’un peuple ne se mesure pas à sa capacité à désigner des coupables, mais à sa force pour édifier un avenir.
Il est temps de quitter l’ère des démolisseurs pour entrer dans celle des bâtisseurs. Pour que la lueur qui persiste à l’horizon ne soit plus celle d’un incendie, mais celle de l’aube.
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