Alors que les arrestations politiques se multiplient, que la pauvreté s’installe durablement et que les libertés reculent, la mobilisation populaire demeure marginale. Ce silence n’est ni indifférence ni ignorance. Il est le produit d’une peur sociale profonde, nourrie par la lassitude démocratique et le repli individuel une peur diffuse sur laquelle prospère aujourd’hui l’autoritarisme.
Les militants politiques tunisiens s’épuisent à constater l’absence de « la rue ». Les appels à manifester ne rassemblent plus que quelques centaines de personnes. Pendant ce temps, des dirigeants de partis, toutes tendances confondues, sont emprisonnés. Des syndicalistes, des journalistes, des militants croupissent en prison. Les prisonniers d’opinion se comptent par dizaines. Le chômage progresse, la pauvreté s’étend, les libertés s’érodent.
Et pourtant, la rue demeure silencieuse ou presque.
Cette énigme obsède l’opposition :
Comment une société qui s’est soulevée il y a quinze ans peut-elle rester immobile face à la répression ?
Comment l’injustice sociale, devenue structurelle, ne provoque-t-elle aucun sursaut collectif ?
La réponse est brutale, presque triviale. Elle se glisse dans les conversations ordinaires, dans les justifications murmurées à mi-voix : ce ne sont pas nos affaires.
La peur sociale et l’effondrement du sens politique
Si la Tunisie d’aujourd’hui est gouvernée par un seul homme, ce n’est pas uniquement le résultat de la capture des institutions ou de l’habileté d’un pouvoir autoritaire. C’est aussi parce qu’une peur ancienne et diffuse traverse la société : peur du conflit, peur de la division, méfiance envers toute autorité, peur de l’autre perçu non comme un interlocuteur, mais comme une menace. La confiance dans les institutions s’est effondrée depuis longtemps, bien avant le régime actuel.
À cette peur politique s’ajoute une angoisse plus intime : la peur de perdre.
Perdre un emploi fragile, un statut social déjà vacillant, un équilibre précaire péniblement maintenu. Dans une société appauvrie, où les classes moyennes glissent vers la précarité, la défense d’acquis maigres devient un réflexe vital. Le conservatisme et le repli ne relèvent pas ici d’une idéologie structurée, mais d’une panique sociale.
Cette peur est renforcée par une lassitude démocratique profonde. Le rejet des hommes politiques est massif, parfois violent. Il s’est construit au fil des promesses non tenues, des querelles stériles, des scandales répétés et du sentiment persistant que la politique s’est constituée en monde clos, séparé des réalités sociales. Pour beaucoup, la démocratie n’est plus vécue comme une promesse d’émancipation, mais comme une scène épuisante, incapable d’améliorer concrètement l’existence.
Peu à peu, ce n’est pas seulement la confiance qui s’effondre, mais le sens même du politique : l’idée que le conflit, le désaccord et la délibération puissent encore produire du commun.
L’autoritarisme comme réponse au vide
Lorsque la survie économique devient une obsession, le pluralisme d’opinion apparaît comme un luxe inaccessible, le conflit comme une perte de temps inutile. C’est sur cette fatigue morale et sociale qu’a prospéré l’autoritarisme. En disqualifiant partis, syndicats et contre-pouvoirs, le pouvoir ne fait souvent que reprendre puis radicaliser un discours déjà présent dans la société : celui d’une politique débarrassée de la politique, réduite à l’ordre, à la décision et à l’autorité.
Ce n’est pas la politique qui se nourrit du vide, mais le pouvoir autoritaire qui prospère sur l’effondrement du sens politique. Lorsque le débat se vide de sa substance, lorsque le conflit n’est plus perçu comme légitime mais comme une nuisance, le vide ainsi créé n’abolit pas le pouvoir : il l’appelle.
Ce vide a donné le vertige à une société qui ne voulait que du concret, de l’immédiat, du mesurable. Kaïs Saïed l’a compris. En prétendant le combler, il n’a pas restauré la politique : il l’a niée. Il n’a pas promis de gérer les conflits, mais de les abolir ; non d’organiser le pluralisme, mais de le rendre superflu, en incarnant la Volonté d’un peuple supposé homogène, sans fractures ni contradictions.
Le marché implicite est clair : déléguer le poids du politique en échange d’une illusion de protection.
Dans ce cadre, le retrait dans la sphère privée cesse d’apparaître comme une démission civique. Il devient une stratégie de survie, parfois même une posture valorisée, présentée comme raisonnable ou patriotique. L’individu se replie, convaincu qu’il préservera ainsi ce qui lui reste, sans voir que ce retrait collectif vide la société de sa substance politique.
Le piège moral du “chacun pour soi”
Pour maintenir cette unité factice, le régime a besoin d’ennemis permanents. Toute critique devient un complot. Partis, syndicats, médias indépendants et organisations de la société civile sont désignés comme les vestiges d’un « ancien système » corrupteur. Cette logique paranoïaque offre des explications simples à des souffrances complexes et exonère chacun de toute responsabilité collective.
Car le cœur du problème est là : le « chacun pour soi » n’est pas seulement une attitude sociale, c’est une démission morale.
En renonçant à se sentir responsable du sort des autres, la société renonce à elle-même. La liberté cesse d’être un bien commun pour devenir une affaire individuelle, négociable, conditionnelle. L’injustice, tant qu’elle frappe ailleurs, devient tolérable.
La suspension des règles démocratiques est alors vécue comme une libération. L’exception devient la norme, la transgression un signe de courage politique. Beaucoup ne soutiennent pas activement le pouvoir, mais s’abstiennent de lui résister. Tant que cela ne me touche pas, ce n’est pas mon problème.
Ce retrait silencieux est l’oxygène de l’autoritarisme.
Une partie de la société a cru pouvoir conclure un pacte implicite : l’ordre contre le silence, la sécurité contre l’indifférence. Mais ce pacte est une illusion dangereuse. Libéré de tout contre-pouvoir, l’arbitraire ne s’arrête jamais. Et une société qui sacrifie les solidarités pour préserver des intérêts individuels fragiles finit par rendre chacun plus vulnérable, plus isolé, plus exposé.
La responsabilité comme condition de la liberté
Reste alors une question, à la fois politique et profondément philosophique :
à partir de quel moment ce qui arrive aux autres nous engage-t-il moralement ?
Une société ne s’effondre pas seulement lorsque les libertés sont supprimées, mais lorsque les individus cessent de se sentir responsables les uns des autres. Le silence n’est jamais neutre. Il est un choix, même lorsqu’il se pare des habits de la prudence. Et l’histoire montre que ce choix finit toujours par être payé — collectivement et individuellement.
Combien de prisons faudra-t-il encore remplir, combien de libertés faudra-t-il encore perdre, pour que ce qui est vécu comme les affaires des autres redevienne enfin l’affaire de tous ?
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