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Ramadan derrière les barreaux : Une insupportable culpabilité

Tant qu’un seul citoyen sera emprisonné pour ses opinions, chacun de nous sera enchaîné à sa propre culpabilité.

Ahmed Nejib Chebbi, Ahmed Souab, Ayachi Hammami, Chaima Aissa, Ghazi Chaouachi, Ayachi Zammel, Abdelhamid Jelassi, Lotfi Mraihi, Ridha Belhaj, Abir Moussi, Jawhar Ben Mbarek, Issam Chebbi, Khayem Turki… des pères, des mères, des frères, des amis, des sœurs, pas des criminels. Des laïcs, d’islamistes, de droite et de gauche, des voix dérangeantes, des candidats téméraires aux élections présidentielles, des propos parfois irritants, parfois divisant, jamais menaçants. Et pourtant, ils sont en prison.

Et nous ? Nous regardons ailleurs. Nous faisons semblant que ce n’est pas notre affaire. Nous nous taisons. Nous attendons que « quelqu’un d’autre » agisse. La peur nous a rendus complices.

Qui peut soutenir froidement que ces femmes et ces hommes représentent un danger ? 

Qui peut contempler une chaise vide à l’iftar et y voir une menace pour l’État ?

Un vieux militant de quatre-vingts ans, un avocat qui a derrière lui soixante ans de combat pour la justice sociale et la démocratie, un universitaire ou un opposant, jamais usés par les luttes politiques : ce ne sont pas des criminels. Ce sont nos consciences, nos repères, nos témoins de liberté. 

Et pourtant, ils sont derrière les barreaux. Et nous, nous nous taisons.

Le Ramadan, ce mois censé adoucir les rancunes et rassembler les familles, un mois de générosité et de pardon devient un supplice. Pas seulement la faim du corps, mais la faim de visages familiers, la soif de voix aimées, la douleur des absences. Chaque table vide, chaque chaise manquante, chaque clé qui ne tourne pas est une accusation silencieuse.

Et puis il y a nous, ceux qui restons libres. Durant ce mois particulièrement nos rires deviennent coupables. Nos tables trop pleines sont complices. Nos prières légères sont des trahisons. Chaque instant d’indifférence, chaque mot retenu, chaque soupir de résignation, valide l’absurde. La justice suspendue, le soupçon remplaçant la preuve, la cellule devenant norme… et nous, nous l’acceptons passivement.

Le plus terrifiant n’est pas la détention. C’est l’habitude. Le rituel des couffins de prisonniers, les avocats, les amis qui se font rares. 

L’acceptation silencieuse. La normalisation de l’inacceptable. 

« Après tout… » se glisse dans nos pensées. Non. Il n’y a pas de « après tout » lorsque des innocents croupissent dans les prisons d’opinion. Chaque silence est une complicité. Chaque sourire, une lâcheté. Chaque regard détourné, une serrure supplémentaire sur la liberté.

La mémoire d’un peuple ne retient pas seulement la douleur. Elle se souvient des absents et des vivants qui ont fermé les yeux. Elle se souviendra de notre passivité, de notre consentement silencieux. Elle viendra tôt ou tard frapper à notre conscience, nous rappeler que la vraie prison n’était peut-être pas celle des cellules… mais celle de notre courage absent.

Quand une mère pleure, elle ne demande pas la carte partisane de son fils. Quand une épouse attend, elle ne vérifie pas l’idéologie avant d’aimer. On peut contester les idées. On peut juger les trajectoires. Mais dans une société qui se respecte, l’opinion ne s’emprisonne pas : elle se discute.

On peut enfermer des corps. On peut étouffer des voix. On peut retarder la justice. Mais aucune serrure ne tiendra éternellement face au temps. Et aucune chaise vide ne pourra masquer l’absence de courage.

Ne nous trompons pas : la vraie injustice n’est pas seulement dans les barreaux. Elle est dans nos cœurs, dans nos mains qui refusent d’agir, dans nos voix étouffées par la peur. Si vous voulez savoir ce qu’est la lâcheté, ne cherchez pas dans les prisons. Cherchez-la autour de vos tables trop pleines, dans vos rires trop légers, dans votre silence. Elle est là. Elle est nous. Et elle est insupportable tant qu’il en restera un seul en prison.

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