Rumeur, calomnie et polémique sont devenues, en Tunisie, des instruments ordinaires de fabrication de l’opinion publique.
Depuis 2011, la Tunisie a connu révolutions, transitions et constitutions successives. Les formes du pouvoir ont changé, parfois brutalement. Un élément, en revanche, est resté constant : le bruit. Un bruit persistant, résilient, indifférent aux régimes. Un bruit qui ne conteste pas : il recouvre. Il ne débat pas : il sature.
Ce bruit n’est pas un simple désordre médiatique. Il constitue un écosystème. Un système où la rumeur remplace l’information, où la calomnie tient lieu d’argument et où la polémique se substitue à la pensée. Un espace public envahi non par le silence, mais par un excès de paroles creuses, destinées moins à éclairer qu’à neutraliser.
Dans cet univers, la politique est souvent une carrière avant d’être une conviction. Certains l’ont commencée à l’université, poursuivie sur les plateaux de télévision, et n’y ont jamais ajouté de vision durable. Ils ont compris très tôt que les convictions s’usent plus vite que l’exposition médiatique, et que le vacarme protège mieux que la cohérence.
Il y a aussi les survivants. Ceux qui ont traversé tous les pouvoirs en sachant toujours s’y ajuster. Bourguiba, Ben Ali, la révolution, le pluralisme, l’autoritarisme recomposé. Leur ligne n’est ni idéologique ni morale : elle est géographique. Toujours à proximité du centre de gravité du pouvoir, là où les ruptures sont moins risquées.
Présentés comme des témoins objectifs, ils livrent des demi-vérités historiques, des souvenirs arrangés, des scènes auxquelles ils ont presque assisté. Leur véritable compétence n’est pas l’analyse, mais l’adaptation. Ils savent quand parler, quand nuancer, quand se taire. Ils expliquent que la démocratie a été mal comprise, que la liberté a été excessive, que le peuple demandait de l’ordre. Le peuple est omniprésent dans leur discours. Il est absent du débat.
À côté d’eux, certains journalistes — pas tous — participent à cette mécanique. Les questions sont parfois remplacées par des préambules, les enquêtes par des contextualisations, la critique par une pédagogie prudente. On n’y défend rien frontalement : on explique, on nuance, on met en perspective. Une pratique qui, de fait, transforme une partie de l’espace médiatique en porte-voix du régime, sans jamais l’assumer explicitement.
Viennent ensuite les experts permanents. Omniprésents, polyvalents, disponibles à toute heure. Droit constitutionnel le matin, sécurité nationale à midi, morale politique le soir. Ils parlent longtemps, avec sérieux, sans jamais frôler une ligne dangereuse. Leur compétence principale consiste à anticiper ce que le pouvoir va penser, puis à l’expliquer.
Et puis il y a les aboyeurs. Ceux qui ne nuancent pas. Ils crient, insultent, désignent. Traîtres, complots, ennemis intérieurs. Leur fonction est simple : saturer l’espace public, fabriquer des polémiques pour éviter les faits, rendre la brutalité acceptable et la répression légitime.
L’ensemble fonctionne avec une efficacité redoutable. Les aboyeurs crient, les experts analysent, les journalistes normalisent, les responsables politiques justifient. Les responsabilités se diluent. Personne ne décide clairement, mais tout avance.
Lorsqu’un opposant est arrêté, on analyse. Lorsqu’un média est poursuivi, on parle de régulation. Lorsqu’un avocat est convoqué, on évoque des procédures. La violence est là, bien réelle, mais enveloppée dans un langage rassurant.
Ce système ne repose pas sur un homme seul. Il repose sur une chaîne humaine qui transforme l’autoritarisme en gestion ordinaire. Une domination sans uniformes visibles, sans silences trop flagrants, mais abondamment expliquée et commentée.
La Tunisie ne manque pas de talents. Elle en a même un excès dans un domaine précis : l’art de s’adapter au pouvoir. Tant que cet écosystème continuera de manipuler les faits par la rumeur, de gouverner l’opinion par la calomnie et de neutraliser toute contestation par la polémique, le pays pourra changer de régime autant qu’il le voudra.
La démocratie, elle, ne pourra ni vivre ni s’épanouir dans ce vacarme permanent. Car une démocratie ne se nourrit ni de soupçons, ni de cris, ni de récits fabriqués. Elle suppose des faits, des responsabilités et du courage. Tant que le bruit fera loi, les perdants resteront les mêmes : les citoyens tunisiens, privés non seulement de choix politiques réels, mais aussi du droit fondamental à une parole publique honnête.
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