Autoritarisme, confusion des mots et fatigue démocratique : la lente dérive 

Il fut un temps où l’autoritarisme avait la politesse d’être reconnaissable. Il levait la voix, suspendait les libertés, assumait sa brutalité. On pouvait le combattre, ou s’y soumettre, mais au moins on savait à quoi s’en tenir.

En Tunisie, il a choisi une autre stratégie : il s’est fait discret. Presque timide. Il ne s’impose pas, il corrige. Il ne renverse pas, il ajuste. Il ne détruit pas la démocratie, il prétend la réparer.

Et c’est précisément pour cela qu’il est plus difficile à nommer.

L’autoritarisme sans uniforme

Le 25 juillet 2021 en Tunisie n’a pas ressemblé à un coup d’État classique. Pas de chars dans les rues, pas de suspension officielle du mot “démocratie”. Juste une décision, annoncée au nom du peuple, applaudie par une partie de ce même peuple, fatigué d’attendre que la démocratie tienne ses promesses.

Avec Kaïs Saïed, le pouvoir n’a pas changé de nature, il a changé de récit.

On ne parle plus de séparation des pouvoirs, mais d’unité nationale.

On ne parle plus de contre-pouvoirs, mais d’obstacles.

On ne parle plus de pluralisme, mais de confusion.

Le danger contemporain ne porte plus de bottes. Il cite le droit, invoque la souveraineté, et corrige les institutions comme on corrige une copie jugée médiocre.

Le peuple comme argument final

Dans cette nouvelle grammaire politique, le mot “peuple” est devenu une formule magique.

Il dispense de prouver.

Il dispense de convaincre.

Il dispense surtout d’écouter.

Car si le pouvoir incarne le peuple, toute opposition devient suspecte. Non pas illégitime, cela resterait démocratique, mais presque illogique.

Comment pourrait-on être contre le peuple ?

La démocratie, qui repose sur la coexistence du conflit et de la légitimité, se transforme alors en un espace étrange où contester revient à s’exclure.

Cartographier plutôt que nier

Ce qui se joue en Tunisie n’est pas une anomalie. C’est une variation locale d’un phénomène global.

De Viktor Orbán à Giorgia Meloni, en passant par Donald Trump, une même logique s’installe : conserver les apparences démocratiques tout en en modifiant progressivement le fonctionnement.

Le politologue Steven Levitsky l’avait décrit dans How Democracies Die : les démocraties contemporaines ne meurent plus d’un coup. Elles s’érodent.

La Tunisie n’échappe pas à cette règle. Elle la rend visible.

Le brouillage des mots

Mais pendant que les institutions évoluent, le langage, lui, se dérègle.

Le mot “fasciste”, par exemple, circule avec une légèreté déconcertante. Héritier d’une histoire lourde celle de Benito Mussolini ou de Adolf Hitler il est aujourd’hui utilisé pour désigner à peu près tout et n’importe quoi.

Ce brouillage n’est pas un détail. Il est une condition de la dérive.

Car quand les mots ne désignent plus clairement les choses, les choses deviennent plus faciles à transformer.

Les signes d’une érosion

En Tunisie, les mécanismes sont lisibles, presque pédagogiques :

• la justice devient un problème à résoudre ;

• les journalistes deviennent des acteurs suspects ;

• les opposants deviennent des figures ambiguës ;

• le débat devient une nuisance.

Rien de spectaculaire. Rien de brutal.

Juste une accumulation.

Pris isolément, chaque geste peut se justifier. Ensemble, ils dessinent une trajectoire.

Du discours à la peur

Il serait exagéré de parler d’une violence généralisée. Mais il serait naïf de croire que les mots restent sans conséquence.

Quand le langage politique se durcit, quand l’adversaire devient un ennemi, quand la critique devient une trahison, un climat s’installe.

Un climat où l’on parle moins.

Où l’on hésite plus.

Où l’on calcule ses mots.

Ce n’est pas encore la peur. C’est son avant-goût.

Ni panique, ni déni

Faut-il parler d’un retour de l’autoritarisme ? Oui mais pas celui que l’on imagine.

Ce n’est pas une répétition du passé. Ce n’est pas une copie des années 1930.

C’est une version contemporaine, plus douce, plus lente, plus acceptable.

Une dérive sans rupture.

Et c’est précisément pour cela qu’elle inquiète.

La fatigue démocratique

Au fond, tout converge vers un point simple : la fatigue.

La démocratie tunisienne a beaucoup promis. Elle a moins tenu. Elle a multiplié les crises, les blocages, les désillusions.

Et les citoyens, eux, ont fini par se fatiguer.

Fatigués de comprendre.

Fatigués de débattre.

Fatigués d’attendre.

Alors ils acceptent parfois ce qu’ils auraient refusé auparavant. Non par conviction, mais par lassitude.

Et c’est dans cette fatigue que l’autoritarisme trouve son espace.

Une révolution en suspens

La Révolution tunisienne de 2011 avait ouvert une brèche historique. Une promesse de dignité, de liberté, de pluralisme.

Aujourd’hui, cette promesse n’est pas entièrement refermée. Mais elle vacille.

Non pas sous les coups d’un régime brutal, mais dans une forme d’érosion silencieuse.

Comme si la liberté, une fois conquise, demandait un effort que plus personne n’a vraiment l’énergie de fournir.

Une responsabilité inconfortable

La question n’est donc pas seulement politique. Elle est intellectuelle.

Sommes-nous encore capables de nommer ce qui se passe ?

De distinguer la critique de la haine ?

Le désaccord de la trahison ?

L’autorité de l’autoritarisme ?

Car une démocratie ne meurt pas seulement quand on la renverse.

Elle meurt aussi quand on ne sait plus la décrire.

La lente dérive

La Tunisie n’est ni une exception, ni une fatalité. Elle est un moment.

Un moment où tout est encore possible y compris le retour en arrière.

Mais pour cela, il faudrait retrouver quelque chose de simple, presque oublié : la précision.

La précision des mots.

La précision des analyses.

La précision du courage.

Car à force de tout confondre, on finit par tout accepter.

Et à force de tout accepter, on finit par ne plus rien défendre.

C’est ainsi que les démocraties ne disparaissent pas.

Elles s’effacent. Lentement. Poliment. Presque logiquement.

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