Cisjordanie occupée : l’habitude de l’inacceptable
La mémoire est parfois une lumière. Mais elle peut aussi devenir une prison morale.
L’Europe vit depuis quatre-vingts ans avec une culpabilité légitime : celle d’avoir
enfanté Auschwitz, Treblinka, Dachau ; celle d’avoir transformé l’antisémitisme en industrie de mort. Cette dette existe. Elle oblige. Aucun peuple civilisé ne devrait oublier ce que l’Europe a infligé aux Juifs. Mais une question s’impose aujourd’hui : une tragédie peut-elle autoriser une autre injustice ?
Car ce qui se passe en Cisjordanie occupée et à Gaza devrait faire hurler toutes les consciences européennes. Et pourtant, l’Europe hésite, détourne le regard, parle à voix basse. Comme si le judéocide en Europe avait suspendu, pour toujours, son droit de critiquer Israël. Comme si rappeler les souffrances palestiniennes revenait automatiquement à nier celles des Juifs. Comme si les morts d’hier exigeaient le silence face aux morts d’aujourd’hui.
Les violences des colons israéliens ne sont plus des faits isolés. Elles s’inscrivent
dans une mécanique d’impunité documentée par des ONG israéliennes elles-mêmes,
comme Yesh Din ou B’Tselem : maisons incendiées, champs détruits, villages
terrorisés, familles attaquées. Selon Yesh Din, l’immense majorité des plaintes
palestiniennes sont classées sans suite. L’impunité n’est plus un dysfonctionnement : elle devient un système.
Le plus inquiétant est peut-être ailleurs : cette violence finit par devenir ordinaire.
L’inacceptable s’installe dans le paysage politique comme un bruit de fond
permanent. Une société se dégrade toujours lorsqu’elle s’habitue à voir brûler les maisons des autres.
Et ce ne sont plus seulement des militants qui tirent la sonnette d’alarme. Des
anciens responsables du Shin Bet, des généraux à la retraite, des figures majeures de l’appareil sécuritaire israélien parlent désormais de « terrorisme juif ». L’ancien directeur du Mossad, Tamir Pardo, après avoir visité des villages palestiniens attaqués, a déclaré : « Ce que j’ai vu m’a rappelé les pogroms d’Europe de l’Est. »
Puis il a ajouté : « Ce que j’ai vu m’a rempli de honte en tant que Juif. »
Honte. Le mot vient du cœur même de l’État israélien.
Et pendant ce temps, que fait l’Europe ? Elle condamne timidement. Elle sanctionne symboliquement. Elle débat pendant des mois pour geler quelques avoirs bancaires pendant que des familles palestiniennes vivent sous une terreur quotidienne. Le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, Xavier Bettel, a résumé ce malaise avec lucidité : « Je comprends l’Histoire, la culpabilité, mais cela ne pardonne pas tout. »
En effet, cela ne pardonne pas tout.
Être redevable envers les Juifs pour les crimes européens ne signifie pas devenir
aveugle aux droits des Palestiniens. Reconnaître la singularité du judéocide ne
signifie pas accepter la banalisation d’une occupation qui dure depuis des décennies.
Pourtant, une étrange mécanique morale s’est installée en Europe : toute critique d’Israël devient suspecte, toute défense des Palestiniens doit sans cesse prouver qu’elle n’est pas antisémite, toute dénonciation de la colonisation s’entoure de précautions infinies. Beaucoup préfèrent désormais le silence à la nuance, par peur d’être accusés.
Mais le silence n’a jamais protégé la justice. Il protège seulement les rapports de
force.
L’Europe affirme défendre le droit international en Ukraine et elle a raison. Mais pourquoi ce droit devient-il soudain plus flou lorsqu’il s’agit des Palestiniens ?
Pourquoi certaines occupations provoquent-elles des sanctions immédiates tandis que d’autres donnent lieu à d’interminables hésitations diplomatiques ? Cette incohérence affaiblit profondément la parole occidentale dans le monde.
Le plus tragique est peut-être là : les Palestiniens paient le prix d’une histoire qui n’est pas la leur. Ils deviennent les victimes indirectes d’un crime européen commis il y a quatre générations, comme si un peuple entier devait porter éternellement les conséquences morales de l’antisémitisme européen.
Mais aucune mémoire, aussi douloureuse soit-elle, ne peut devenir un permis
d’injustice.
La grandeur morale de l’Europe ne résidera pas dans une fidélité aveugle à Israël.
Elle résidera dans sa capacité à défendre les mêmes principes pour tous : les Juifs contre l’antisémitisme, les Palestiniens contre la violence et l’occupation, les civils contre toutes les formes de fanatisme.
Sinon, la mémoire du judéocide cessera d’être un rempart universel contre
l’inhumanité pour devenir, paradoxalement, l’un des arguments du silence face à d’autres souffrances humaines.
Et ce jour-là, l’Europe aura trahi non seulement les Palestiniens. Elle aura trahi la leçon même de son propre passé.
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