Autopsie d’un monde arabe qui a perdu sa boussole
La nouvelle architecture du Moyen-Orient se dessine sous nos yeux. Le Golfe se rapproche d’Israël au nom de la sécurité, les grandes puissances négocient autour de l’Iran, les économies arabes préparent l’après-pétrole. Et au centre de cette recomposition, une absence devient assourdissante : la Palestine.
La guerre déclenchée contre l’Iran le 28 février, suivie du protocole d’accord signé à Versailles entre Washington et Téhéran le 17 juin, n’a pas créé un nouvel ordre régional. Elle a simplement révélé celui qui existait déjà : un Moyen-Orient où la sécurité a remplacé la solidarité, où les intérêts nationaux ont enterré les anciennes causes collectives.
Lorsque des missiles iraniens ont frappé Abou Dhabi et Dubaï, ils n’ont pas seulement visé des infrastructures stratégiques. Ils ont exposé une réalité politique : plusieurs monarchies du Golfe considèrent désormais Israël comme un partenaire sécuritaire indispensable. La normalisation issue des accords d’Abraham n’est plus seulement économique ou diplomatique. Elle devient une alliance de fait.
Le paradoxe historique est brutal. Pendant des décennies, la question palestinienne a été présentée comme le cœur du conflit régional. Les régimes arabes s’en servaient comme symbole d’unité, parfois comme instrument de légitimité. Mais cette centralité relevait davantage du discours que de la stratégie. Aujourd’hui, le masque tombe : la Palestine reste une cause populaire, mais elle n’est plus une priorité d’État.
Le basculement n’est pas nouveau. Après la défaite de 1967, les trois « non » de Khartoum, non à la reconnaissance d’Israël, non aux négociations, non à la paix séparée, semblaient consacrer une ligne arabe commune. Pourtant, cette unité s’est progressivement fissurée. Les accords de Camp David en 1979 ont introduit la paix séparée. Oslo, en 1993, a transformé l’espoir d’un règlement global en processus interminable. L’initiative arabe de paix de 2002 fut la dernière tentative de maintenir un lien entre normalisation et création d’un État palestinien.
Les accords d’Abraham ont brisé ce dernier verrou : plusieurs États arabes ont choisi de normaliser leurs relations avec Israël sans attendre de solution au conflit israélo-palestinien. La guerre contre l’Iran n’a fait qu’accélérer cette logique.
Le Golfe n’agit plus au nom d’une identité arabe commune. Il agit comme un ensemble d’États cherchant à maximiser leur sécurité, leurs investissements et leur influence. Abou Dhabi incarne cette nouvelle diplomatie : coopération sécuritaire avec Israël, maintien de relations économiques avec Téhéran, affirmation d’une autonomie stratégique vis-à-vis des autres capitales arabes.
Ce pragmatisme a un prix : il transforme Israël d’adversaire historique en acteur intégré de l’ordre régional. Les systèmes de défense, les technologies militaires et les renseignements israéliens deviennent des composantes de la sécurité de certains États arabes. Une frontière symbolique vient de tomber : Israël n’est plus seulement un voisin conflictuel, il devient un partenaire stratégique.
Pendant ce temps, Gaza et la Cisjordanie disparaissent progressivement du centre du jeu diplomatique.
Chaque crise régionale suit désormais le même mécanisme : lorsqu’un front stratégique se stabilise, les capacités militaires israéliennes peuvent être redéployées vers les territoires palestiniens. Mais les grands accords régionaux récents parlent d’Iran, de sécurité énergétique, de commerce et de technologies. Jamais de Gaza. Jamais avec des garanties concrètes pour les Palestiniens.
La tragédie palestinienne devient ainsi la variable sacrifiée du nouvel équilibre régional.
Le reste du monde arabe confirme cette fragmentation. Le Maroc a transformé sa relation avec Israël en partenariat stratégique. L’Algérie et la Tunisie maintiennent un soutien politique à la Palestine, mais sans capacité réelle d’influencer le rapport de force. La Syrie, longtemps présentée comme un pilier de la confrontation, cherche désormais surtout à sortir de son isolement et à reconstruire son État. Le Golan reste une revendication officielle, mais il n’est plus au centre de l’agenda régional.
Le Liban illustre une autre conséquence de cet éclatement : un État affaibli, coincé entre ses crises internes, l’influence du Hezbollah et les rivalités régionales.
Cette réalité révèle une vérité longtemps refusée : le « monde arabe » n’existe pas comme acteur politique unifié. Il existe des États arabes avec des intérêts divergents. Le panarabisme n’a pas été vaincu par cette guerre ; il avait déjà perdu la bataille du réel depuis longtemps. Il a survécu comme récit, drapeau émotionnel et mémoire collective, mais rarement comme force politique capable de transformer l’histoire.
Il serait pourtant trop simple de célébrer la fin des illusions. Car les illusions remplissent parfois une fonction : elles donnent aux peuples un horizon commun. Leur disparition laisse place à une politique froide où chaque État calcule son avantage immédiat.
Le véritable danger est là : l’écart entre les sociétés arabes et leurs gouvernements n’a jamais été aussi profond. Les peuples continuent de voir la Palestine comme une question de justice et de dignité. Beaucoup de régimes, eux, la considèrent désormais comme un dossier secondaire parmi d’autres.
Le Moyen-Orient entre ainsi dans une nouvelle époque : celle des intérêts sans récit commun.
Les monarchies du Golfe préparent l’après-pétrole, investissent dans l’intelligence artificielle, les technologies et les infrastructures mondiales. Israël cherche à consolider son statut de puissance régionale. Les grandes puissances négocient la stabilité.
Mais une question demeure suspendue : que devient une région qui obtient des accords entre États sans résoudre l’injustice qui alimente ses colères ?
La Palestine n’a pas disparu. Elle a seulement changé de place. Elle n’est plus au centre des stratégies gouvernementales ; elle survit dans les consciences, les sociétés civiles et les mémoires.
L’histoire dira peut-être que les États arabes n’ont pas abandonné la Palestine par haine, mais par fatigue, calcul ou nécessité. Le résultat reste le même : pendant que les alliances se consolident et que les marchés se rassurent, un peuple continue de vivre sans souveraineté véritable.
Le paradoxe de notre époque tient en une phrase :
le Moyen-Orient n’a peut-être jamais été aussi proche d’une paix entre États ; la Palestine n’a jamais été aussi éloignée de la paix.
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