Un homme parle. Un homme est puni pour avoir parlé. Voilà, résumée en une phrase, l’équation tunisienne de cet été 2026. Rien de surprenant, diront les plus cyniques d’entre nous.
Haythem El Mekki avait raconté une morgue. Un hôpital, des corps mal traités, une indignité qu’il aurait suffi de corriger. On a préféré corriger celui qui la racontait.
Le tribunal de première instance avait pourtant dit : non-lieu. Rien à juger, rien à punir chez un journaliste qui faisait son métier. Puis vint l’appel. Et l’appel a trouvé, dans les tiroirs du droit, un texte plus commode que le premier : l’article 86 du Code des télécommunications, convoqué là où le décret-loi 54 ne suffisait plus à faire taire. Un an de prison. Pour un post. Pour une phrase. Pour avoir dit ce qui se voyait à l’œil nu.
Il ne sera pas le premier. Il ne sera pas le dernier, sauf si nous décidons, ensemble, que si.
Ceux qui suivent les chroniques et les interventions d’El Mekki ne sont étonnés que par une seule chose : pourquoi le pouvoir a-t-il attendu si longtemps pour le condamner ? Nous savions tous qu’un jour ou l’autre, son impertinence et son humour caustique seraient sanctionnés.
Le fait que sa condamnation survienne dans un climat où toutes les familles politiques, sans exception, comptent leurs prisonniers et prisonnières d’opinion suffit à comprendre dans quel monde nous vivons.
Il y a eu Zghidi. Il y a eu Bsaies. Il y a eu Boughalleb. Il y en aura d’autres, dont les noms ne sont pas encore devenus des cas d’école, des dossiers ou des numéros de décret. Ce n’est plus un hasard : c’est une politique. Et une politique qui se répète sans jamais se nommer est la pire des politiques, celle qui avance masquée sous le vocabulaire neutre de la procédure, atteinte à la sûreté de l’État, diffamation, décret-loi, article de code, pour ne jamais avoir à dire ce qu’elle fait vraiment : elle punit la parole.
Car c’est bien cela, au fond, qu’il faut nommer. Non pas des affaires isolées, non pas des excès inacceptables d’une justice aux ordres, mais une doctrine : celle qui confond l’ordre avec le silence et la sécurité de l’État avec l’anesthésie de ses citoyens.
Le virilisme d’un pouvoir en mal de résultats
Spinoza l’avait déjà compris, et il l’avait écrit bien avant que nos codes ne réinventent la roue de la peur : un pouvoir qui prétend gouverner les langues et les pensées ne fait qu’engendrer des hypocrites, jamais des sujets loyaux. On ne fabrique pas l’adhésion en interdisant le doute.
On ne fabrique que de la dissimulation. Une société de gens qui se taisent en public et fulminent en privé n’est pas une société apaisée ; c’est une société qui attend son heure.
La liberté d’expression n’est pas un supplément d’âme démocratique, un confort que l’on s’autoriserait une fois les urgences sécuritaires traitées. Elle est la condition même de possibilité du politique : sans elle, il n’y a plus de délibération, il n’y a plus que l’administration du silence. Kant appelait cela l’usage public de la raison : le droit, pour chacun, en tant qu’être pensant, de soumettre au jugement de tous ce qu’il croit vrai. Retirez ce droit, et il ne reste plus de citoyens ; il ne reste que des administrés.
Des évidences qu’il faut marteler en permanence
Une presse libre n’est pas un luxe réservé aux États stables ; elle est ce qui permet à un État de savoir, avant qu’il ne soit trop tard, ce qui ne va pas en lui. Museler un journaliste qui décrit une morgue insalubre, ce n’est pas protéger l’hôpital : c’est priver l’hôpital de la seule alarme qui fonctionnait encore. Un pouvoir qui punit celui qui dit le mal croit se défendre ; il s’aveugle. Il confond le messager et la maladie et choisit, immanquablement, de tuer le messager : un geste vieux comme la tyrannie, aussi vieux que stérile.
Alors oui, il faut le répéter, même si c’est une évidence, même si l’on nous reprochera la platitude du rappel : une presse libre est une garantie de la démocratie. On nous répondra que c’est un truisme. Tant mieux. Les vérités les plus simples sont aussi celles que l’on martèle le moins, précisément parce qu’on les croit acquises, jusqu’au jour où elles ne le sont plus.
La Constitution tunisienne de 2014 les avait pourtant gravées noir sur blanc, saluées comme une avancée rare dans le monde arabe. Il ne suffit pas d’écrire la liberté dans une Constitution ; encore faut-il refuser, chaque fois qu’un tribunal la contourne au moyen d’un article de code plus obscur qu’un autre, de la laisser mourir d’épuisement juridique.
Ce dont notre pays a besoin, ce n’est pas d’un journalisme prudent, dressé à l’autocensure par la peur du prochain procès. Il a besoin de journalistes qui dérangent, parce que c’est précisément leur fonction : dire ce que le pouvoir préférerait ne pas entendre, avant que les faits ne s’imposent d’eux-mêmes, plus brutalement, plus tard.
Heythem ne sera pas le premier. Il ne sera pas le dernier, sauf si…nous décidons, ensemble, que si.
Un an de prison pour une phrase sur une morgue. Voilà ce que nous sommes en train de laisser passer, dossier après dossier, décret après décret, appel après appel. Il est encore temps de dire non. De le dire fort. De le dire souvent. De le dire jusqu’à ce que la répétition elle-même devienne une forme de résistance. Car un pays qui impose le silence à ses journalistes n’apprend, en réalité, qu’une seule chose à lui-même : à ne plus rien vouloir savoir de ce qu’il est devenu.
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