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Cisjordanie : l’État se fait milice, l’Europe se fait complice

À un peu plus de deux mois des élections législatives du 27 octobre, qui pourraient sceller la chute politique de Benyamin Netanyahou, la colonisation de la Cisjordanie a cessé d’être une dérive : elle est devenue une politique d’État, exécutée par une armée qui a renoncé à séparer quoi que ce soit, y compris, désormais, le soldat du colon. Face à cette mécanique, l’Union européenne (UE) s’en tient aux mots, quand elle détient les moyens d’agir.

Les sondages ne le promettent plus ; ils commencent presque à l’écrire noir sur blanc. Benyamin Netanyahou, chef de gouvernement le plus durable de l’histoire d’Israël, pourrait perdre le pouvoir le 27 octobre, lors des premières élections législatives depuis les attaques du 7 octobre 2023. Sa coalition recule, minée par la lassitude d’une guerre sans fin et par les poursuites judiciaires qui le rattrapent. Mais qu’il tombe ou qu’il s’accroche, peu importe désormais : il laissera derrière lui une machine à broyer les vies palestiniennes, rodée, entretenue, et à peu près indéboulonnable.

Gaza a disparu des unes ; elle demeure un enfer qu’on a simplement cessé de regarder. La Cisjordanie, elle, brûle et cette fois sans même l’excuse de l’improvisation. Ce qui s’y joue n’a plus rien d’une expansion hasardeuse ou disputée : c’est une absorption méthodique, revendiquée, portée par l’appareil d’État dans son entier. L’armée censée s’interposer entre colons et Palestiniens a choisi son camp depuis longtemps : elle escorte les uns et abandonne les autres à leur sort. Pire encore elle a fini par se confondre avec eux, au point qu’il devient, sur le terrain, à peu près impossible de dire où finit l’uniforme et où commence la milice. Cette complicité institutionnelle a cessé d’être un secret gênant : c’est un fait établi, documenté, revendiqué jusque dans les rangs de l’establishment sécuritaire israélien lui-même. Aucun éditorial compassé, aucune déclaration au conditionnel ne suffira plus à en effacer la trace.

Un terrorisme d’État

Les faits ne sont plus des allégations : ce sont des minutes, datées, documentées, pour certaines vieilles de quelques jours à peine. Depuis le 9 août, des colons venus de l’avant-poste illégal de Tel Talpiot assiègent trois maisons du village de Qusra, au sud de Naplouse dont celle d’une famille américano-palestinienne, privée d’eau et d’électricité pendant près d’une semaine. Qusra encaisse ce type d’attaques depuis des années ; ce qui rend l’épisode proprement stupéfiant, c’est la provenance de sa condamnation la plus sévère. L’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee chrétien sioniste assumé, défenseur constant de l’entreprise coloniale a qualifié les assiégeants de « terroristes israéliens » et affirmé avoir demandé à Tsahal de les déloger. Il aura fallu près d’une semaine, et l’intervention de blindés, pour que l’armée consente à démanteler deux avant-postes, sans certitude à ce jour d’avoir fait cesser le siège. Quand même les alliés les plus complaisants d’Israël finissent par employer le mot « terroriste », il devient difficile de continuer à parler de « dérapages isolés ».

Cet épisode n’est pas une anomalie : c’est un condensé. Fin juillet, après la mort de deux colons près de Naplouse, plusieurs dizaines d’entre eux ont mis à feu le village voisin de Sarra six maisons et cinq véhicules incendiés, trois habitants battus, sous le regard de soldats que des officiers ont, en vain, appelés à intervenir, selon la presse israélienne elle-même. Les chiffres de l’ONU donnent la mesure du phénomène : en 2025, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) a recensé plus de 1 800 attaques de colons ayant causé des victimes ou des destructions, dans environ 280 localités de Cisjordanie cinq par jour en moyenne, le rythme le plus élevé depuis le début des relevés, en 2006. Plus de 1 150 Palestiniens, dont environ 250 enfants, ont été tués en Cisjordanie et à Jérusalem-Est depuis le 7 octobre 2023, selon les mêmes sources. Un enfant tous les quatre jours. Il faut le redire lentement pour en mesurer le poids : un enfant, tous les quatre jours.

Ce ne sont plus seulement les ONG ou les Nations unies qui le disent. Tamir Pardo, ancien chef du Mossad, a visité en avril les villages ravagés et confié à la chaîne 13 : « Ma mère a survécu à la Shoah. Ce que j’ai vu ici m’a rappelé ce qui a été fait aux Juifs, dans un pays très développé, au siècle dernier. J’ai eu honte d’être juif. » Il a averti que la répression en cours, loin de garantir la sécurité d’Israël, prépare « le prochain 7-Octobre », et que vouloir l’arrêter risquerait désormais de provoquer une guerre civile, tant les colons sont armés, encouragés, intégrés à l’appareil sécuritaire lui-même. Jonatan Shimshoni, général de brigade à la retraite et membre du mouvement Commanders for Israel’s Security, ne mâche pas davantage ses mots : « Israël utilise aujourd’hui sa puissance pour commencer à vider la Cisjordanie de ses Palestiniens. » Vider. Le mot est de lui, pas d’un militant pro-palestinien qu’on pourrait suspecter de parti pris.

Le terme qui s’impose, jusque dans les rangs de l’establishment sécuritaire israélien et dans la bouche du chef de l’opposition, Yaïr Lapid, est celui de « terrorisme juif ». Deux cents réservistes ont écrit au ministre de la défense pour dénoncer une doctrine du regard ailleurs : attaques connues à l’avance, troupes qui n’interviennent qu’après coup parfois pour arrêter les victimes plutôt que leurs agresseurs. L’État hébreu n’est plus le spectateur impuissant d’une violence qui le déborde. Il en est le complice actif, et de plus en plus, l’auteur.

Quand l’uniforme devient un alibi

Il existe, en Cisjordanie occupée, une frontière essentielle en train de s’effacer : celle qui sépare la force publique de la milice privée. Là où la loi devrait s’imposer par la neutralité d’un uniforme, le quotidien des habitants palestiniens s’est mué en un théâtre de confusion savamment entretenue. Il est devenu presque impossible, aujourd’hui, de savoir qui porte l’arme au bout de la route : un soldat de Tsahal soumis au devoir de réserve, ou un colon investi, sur décision de l’État, de prérogatives sécuritaires ?

Ce flou n’est pas un accident de parcours. C’est un système, et il porte un nom : Hagmar. Créées en toute hâte après le 7 octobre 2023 au moment où conscrits et unités permanentes étaient redéployés vers Gaza, ces unités de « défense régionale » ont confié la sécurité de chaque colonie à ses propres habitants, arme au poing et uniforme sur le dos. Des milliers de colons ont ainsi reçu, en quelques mois, armes, équipements et autorité militaire pour patrouiller leurs propres communautés et, dans les faits, pour surveiller, intimider et réprimer celles d’à côté. Un porte-parole de Tsahal jure, la main sur le cœur, que ces réservistes « sont tenus d’opérer en uniforme » et de « suivre des procédures claires » sous supervision, et que tout écart ferait l’objet d’une enquête. Belle assurance que dément chaque semaine le terrain. Demandez à un habitant de Qusra ou de Sarra ce que vaut un uniforme quand celui qui le porte le matin brûlait des maisons la veille au soir en civil : il vous répondra que la distinction a cessé d’avoir un sens.

Et lorsque l’État a fini, en 2024, par réduire le nombre de bataillons Hagmar officiellement actifs, il n’a rien réglé : il a simplement rendu le problème invisible. Les armes, elles, sont restées dans les mains de leurs détenteurs, ou ont été redistribuées à d’autres colons de sorte que des milliers d’entre eux, ne relevant plus formellement d’aucune unité, disposent aujourd’hui d’armes de guerre et peuvent former, à leur guise, des micro-milices totalement informelles, sans même la fiction d’un uniforme pour les couvrir. L’État n’a pas démilitarisé la colonisation ; il en a simplement sous-traité la façade.

Cette hybridation du militaire et du militantisme messianique place les civils palestiniens dans une vulnérabilité absolue, sans recours ni protection. Face à un colon en treillis, à qui demander justice ? La plainte, quand elle est déposée, s’enlise dans un labyrinthe de renvois entre police civile et justice militaire, jusqu’à un taux d’impunité qui confine à l’organisation. Ce n’est pas une justice qui dysfonctionne : c’est une justice qui fonctionne exactement comme elle a été conçue pour fonctionner pour ne jamais aboutir. Tant que cette ambiguïté calculée prévaudra sur le terrain, la violence ne sera plus une dérive accidentelle : elle sera la doctrine, assumée, budgétée, armée par l’État lui-même.

L’Union européenne : une complaisance coupable

Face à cette dérive, l’Union européenne, si prompte à sanctionner ailleurs, se distingue par une prudence qui confine à la lâcheté diplomatique. Quand la Russie annexe la Crimée, Bruxelles dégaine des sanctions en quelques jours. Face à une Cisjordanie annexée à petit feu, sous ses yeux, depuis des années, elle sait seulement temporiser.

Le 21 avril, les ministres des affaires étrangères des Vingt-Sept, réunis à Luxembourg, ont rejeté la suspension de l’accord d’association avec Israël, malgré la pression de l’Espagne, de l’Irlande et de la Slovénie. L’Allemagne et l’Italie ont eu gain de cause, préférant un « dialogue critique et constructif » qui, depuis octobre 2023, n’a produit aucun frein tangible à la colonisation pas un, pas le moindre. Quelques jours plus tôt, plus de 350 anciens ministres et ambassadeurs européens, parmi lesquels l’ancien chef de la diplomatie européenne Josep Borrell, avaient signé une lettre réclamant cette suspension ; une initiative citoyenne européenne avait, elle, dépassé le million de signatures dans sept pays. Rien n’y a fait. Seule la participation d’Israël au programme de recherche Horizon Europe a fait l’objet d’une suspension partielle, proposée par la Commission dès juillet 2025 — une mesure technique, presque indolore, qui ne touche ni le commerce ni les colonies. Un geste pour la forme, pas pour le fond.

L’exemple le plus édifiant reste celui des produits issus des colonies : l’Union en exige l’étiquetage distinct, mais n’en interdit ni l’importation ni la commercialisation. Cette demi-mesure ne trompe personne elle n’a même plus l’ambition de tromper. Elle choisit le confort économique 43 milliards d’euros d’échanges annuels avec Israël et le calcul géopolitique, plutôt que les valeurs qu’elle prétend incarner à chaque discours du 8 mai.

Les États membres, divisés entre une sympathie pro-israélienne assumée (Allemagne, Autriche, Hongrie) et une indignation de façade (France, Espagne, Irlande), paralysent toute politique cohérente. Chaque condamnation officielle arrive après des semaines de silence, et n’est jamais suivie de la moindre sanction. L’Europe finance, par ailleurs, des projets humanitaires que les bulldozers ou les raids israéliens détruisent régulièrement, sans jamais exiger réparation. Elle pense soigner les plaies d’un conflit qu’elle nourrit, chaque jour un peu plus, par sa propre inaction. Charité d’un côté, complicité de l’autre : les deux mains de la même Europe.

L’après-Netanyahou : un espoir modéré, un système déjà verrouillé

Si Netanyahou tombe le 27 octobre, son successeur le plus probable est Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major, crédité d’une dynamique croissante face à un Likoud en recul. Qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est en rien une colombe. Eisenkot est l’un des théoriciens de la doctrine Dahiya, cette stratégie de destruction disproportionnée qui a préfiguré la démolition de Gaza. Mais il a quitté le cabinet de guerre en désaccord sur la conduite du conflit, et il a perdu un fils à Gaza une épreuve qui lui confère, en Israël, une autorité morale singulière, presque intouchable.

Selon Daniel Kurtzer, ancien ambassadeur américain en Israël, Eisenkot « ferait une différence substantielle : calmer le jeu d’un côté, réprimer l’impunité de l’autre ». Le génie est-il seulement encore dans sa bouteille ? Sari Bashi, du Comité public contre la torture en Israël, en doute sérieusement : « Même un nouveau gouvernement aurait du mal à contenir les colons violents. On leur a donné des armes et des véhicules, ils se sentent intouchables et la gauche sioniste n’a jamais été prompte à employer la force contre des Juifs israéliens. »

Même débarrassée de Netanyahou, la Cisjordanie restera un territoire balkanisé, inégalitaire, humilié un archipel de colonies armées cousu sur les décombres d’une société qu’on a méthodiquement dépossédée. Les pires excès pourront, peut-être, être contenus ; l’architecture de l’occupation, bâtie en près de soixante ans, ne s’effondrera pas en un mandat. Un nouveau nom à la tête du gouvernement ne défera pas ce qu’un système entier armée, colons, justice, administration a mis des décennies à construire.

Une responsabilité qui n’est pas seulement israélienne

L’Union européenne ne peut plus invoquer un « processus de paix » mort depuis longtemps pour justifier son inaction. Elle sait ce qui se passe. Elle a les rapports, les chiffres, les témoignages d’officiers israéliens eux-mêmes. Il est temps qu’elle sanctionne nommément les colons violents, qu’elle suspende à tout le moins le volet commercial de son accord avec Israël ce qui ne requiert qu’une majorité qualifiée, pas l’unanimité qu’elle invoque commodément pour ne rien faire et qu’elle soutienne sans réserve les procédures engagées devant la Cour pénale internationale. Elle a montré, face à la Russie, qu’elle savait agir vite quand ses intérêts géopolitiques étaient en jeu. Qu’elle cesse de réserver sa complaisance sélective à la seule Cisjordanie.

La colonisation n’est pas une fatalité géologique, elle n’a rien d’un phénomène naturel qu’on subirait impuissant. C’est un choix politique : financé, armé, uniformisé, couvert par le silence organisé de démocraties qui prétendent, par ailleurs, donner des leçons de droit international au reste du monde. L’histoire jugera sévèrement ceux qui, en ce mois d’août 2026, avaient sous les yeux les images d’un village assiégé, le désaveu du plus fidèle allié d’Israël, et la preuve documentée qu’un État arme ses propres civils pour achever ce que son armée hésite encore à faire ouvertement et qui, une fois de plus, ont choisi de regarder ailleurs, les mains propres et la conscience sale. Ce n’est pas de l’aveuglement. C’est un choix. Et les choix, eux aussi, finissent par s’écrire dans l’Histoire.

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