Quand les faits ne suffisent plus à convaincre, la liberté peut-elle encore résister ?
Nous avons pris l’habitude de chercher les ennemis de la démocratie au sommet de l’État : dans les palais présidentiels, les appareils politiques, les oligarchies économiques et les institutions qui confisquent la parole. L’histoire nous a appris à nous méfier des gouvernants qui s’affranchissent des règles communes. Mais à force de regarder vers le haut, nous avons peut-être négligé une question plus dérangeante : que devient la démocratie lorsque ceux qui la fragilisent trouvent parmi les citoyens des soutiens pour le faire ?
Un sondage récent de l’Ifop pour LCI, réalisé les 6 et 7 octobre auprès de 1 000 personnes, apporte un éclairage sur cette question. À la suite des révélations de Mediapart concernant des écrits antisémites attribués à Jordan Bardella, 72 % des personnes interrogées déclarent que leur opinion sur le président du Rassemblement national n’a pas changé. Sept pour cent disent en avoir une meilleure opinion, contre 21 % une opinion moins bonne.
Le résultat le plus révélateur apparaît peut-être dans une autre question. Les sondés étaient invités à dire si les propos attribués à Jordan Bardella seraient graves s’ils étaient avérés. La formulation était prudente : il ne s’agissait pas de tenir les faits pour définitivement établis, mais d’en apprécier la portée dans cette hypothèse. Pourtant, les réponses varient fortement selon les appartenances politiques. Les propos sont jugés graves par 97 % des sympathisants socialistes, 96 % des Écologistes et 94 % de ceux de La France insoumise. Au Rassemblement national, ils ne sont que 45 % à partager ce jugement ; 55 % ne les considèrent pas comme graves.
Un sondage ne permet pas de résumer à lui seul l’état d’une démocratie. Il ne prouve pas davantage que les citoyens auraient renoncé à tout jugement moral. Mais ces écarts posent une question essentielle : que reste-t-il du jugement lorsque l’appartenance politique pèse davantage que les faits eux-mêmes ?
Le désaccord est normal en démocratie. Il devient préoccupant lorsque le même fait ne suscite plus seulement des interprétations différentes, mais des appréciations morales presque incompatibles. On ne cherche plus à savoir ce qui s’est passé, ni même ce que cela signifie ; on cherche d’abord à savoir à qui profite la révélation. La vérité devient suspecte lorsqu’elle dérange son camp, convaincante lorsqu’elle accuse celui d’en face.
Le sondage le confirme sur un autre point : 88 % des sympathisants du RN jugent convaincantes les interventions médiatiques de Jordan Bardella pour se défendre, contre 4 % de ceux de LFI. Chacun semble retrouver dans les mêmes déclarations la confirmation de ce qu’il pensait déjà. La défense est convaincante pour les uns, nécessairement suspecte pour les autres. Le débat se referme avant même d’avoir commencé.
Les réseaux sociaux ne sont pas étrangers à cette évolution. Leurs algorithmes favorisent souvent les contenus qui suscitent une réaction immédiate : indignation, peur, approbation, colère. La nuance circule moins facilement que l’accusation, la vérification demande plus de temps que le partage, et le démenti arrive parfois après que le soupçon s’est installé. À force de recevoir des messages qui confortent nos convictions, nous finissons par confondre notre environnement numérique avec le monde réel. Nous ne voyons plus seulement les faits à travers nos opinions ; nous choisissons aussi les faits auxquels nous acceptons d’être exposés.
Mais les plateformes n’ont pas inventé cette disposition. Elles l’ont amplifiée, rendue rentable et parfois presque irrésistible. Le besoin de croire, la fidélité au groupe, la méfiance envers ceux qui nous contredisent et le refus des informations dérangeantes existaient bien avant les écrans. La technologie leur a donné une vitesse et une portée nouvelles.
Le peuple n’a pas toujours raison
La démocratie repose sur un principe essentiel : le peuple est souverain. Elle ne repose pas sur l’idée que le peuple aurait toujours raison.
Une majorité peut se tromper, céder à la peur, se laisser séduire par un discours de revanche ou accepter qu’on retire des droits à ceux qu’elle désapprouve. Elle peut porter au pouvoir un dirigeant qui lui promet de contourner les institutions, de réduire les contre-pouvoirs et de mettre fin aux lenteurs du débat. Elle peut même applaudir ces entorses, à condition qu’elles frappent d’abord ses adversaires.
L’histoire européenne devrait suffire à nous prémunir contre l’idéalisation de la volonté populaire. Hitler n’a pas obtenu les pleins pouvoirs à l’issue d’une victoire électorale directe : il fut nommé chancelier en janvier 1933, avant que la destruction des libertés et l’élimination des oppositions ne s’accélèrent. Mais le nazisme avait bénéficié d’une mobilisation populaire considérable, dans une société travaillée par les crises, les humiliations nationales et la violence politique. Mussolini, lui aussi, a su exploiter les peurs et les frustrations pour consolider son pouvoir.
Ces histoires ne sont ni identiques ni réductibles à une seule explication. Elles rappellent néanmoins une vérité inconfortable : l’autoritarisme ne s’impose pas toujours contre la société ; il peut aussi progresser en rencontrant, dans une partie de celle-ci, un désir d’ordre, de revanche ou de pouvoir sans entraves.
Il serait tout aussi erroné d’en conclure que les peuples sont naturellement autoritaires. Les mêmes sociétés peuvent défendre les libertés, se mobiliser contre l’injustice et résister à l’arbitraire. Rien n’est écrit d’avance. Les comportements politiques dépendent des circonstances, de la solidité des institutions, de la qualité de l’information, de l’éducation et de la capacité des responsables à répondre aux inquiétudes sans les transformer en ressentiment.
Encore faut-il regarder en face une contradiction : nous pouvons nous réclamer de la liberté tout en refusant celle de nos adversaires. Nous pouvons dénoncer l’arbitraire lorsqu’il nous frappe et l’excuser lorsqu’il atteint ceux que nous détestons. Nous pouvons réclamer des garanties pour nous-mêmes et considérer qu’elles sont superflues pour les autres.
Or une liberté qui ne vaut que pour les siens n’est déjà plus tout à fait une liberté. Elle devient un privilège accordé par le rapport de force.
Le rêve d’une démocratie sans contraintes
Cette contradiction nourrit une partie de la crise politique contemporaine. Les citoyens veulent être entendus, mais supportent de moins en moins les médiations qui organisent leur coexistence. Ils demandent des décisions rapides, puis reprochent aux dirigeants de ne pas avoir suffisamment débattu. Ils dénoncent les compromis, assimilés à des trahisons, tout en exigeant que des sociétés divisées produisent des solutions qui satisfassent tout le monde.
La politique-spectacle prospère sur ces impatiences. Le responsable politique devient moins celui qui arbitre, explique et rend des comptes que celui qui incarne une colère. On attend de lui qu’il désigne les coupables, parle fort, promette de tout changer et donne le sentiment qu’aucun obstacle ne saurait résister à sa volonté. La complexité passe pour une faiblesse, le doute pour une hésitation, la prudence pour une lâcheté. La mise en scène de l’action finit parfois par tenir lieu d’action.
Cette attente est commode pour les dirigeants qui prétendent incarner directement le peuple. Ils peuvent alors présenter les institutions comme des obstacles, les juges comme des adversaires, la presse comme une ennemie et les opposants comme des traîtres. Puisque le chef affirme exprimer la volonté populaire, contester ses décisions revient, dans son récit, à contester le peuple lui-même.
Le populisme trouve ici son ressort le plus dangereux. Il ne se présente pas nécessairement comme une négation de la démocratie. Il en reprend le vocabulaire, invoque la souveraineté populaire et promet de rendre le pouvoir aux citoyens. Mais il tend à réduire le peuple à une seule volonté, supposée homogène, dont le dirigeant serait l’interprète exclusif. Toute contradiction devient alors suspecte, toute institution indépendante un obstacle, toute minorité une menace potentielle.
Le vote peut subsister tandis que s’affaiblissent les garanties qui lui donnent son sens. Car gagner une élection donne le droit de gouverner, non celui de s’approprier l’État. Une majorité n’est propriétaire ni de la justice, ni de la presse, ni des administrations, ni des libertés de ses adversaires.
La démocratie ne consiste pas à donner tous les pouvoirs à ceux qui ont gagné. Elle consiste aussi à empêcher les vainqueurs d’abolir les conditions qui permettront à leurs adversaires de leur succéder.
Une colère qui ne vient pas de nulle part
Il serait pourtant trop facile de réduire la progression des populismes à la crédulité des électeurs. La défiance a souvent des causes réelles. Les inégalités se creusent, certains territoires se sentent abandonnés, les services publics se dégradent, les parcours sociaux se bloquent et les promesses de mobilité ne sont plus tenues. Des scandales ont discrédité des responsables politiques. Des décisions essentielles semblent parfois échapper aux citoyens, tandis que les mêmes catégories sociales paraissent toujours mieux protégées que les autres.
Les démocraties ont leur part de responsabilité lorsqu’elles laissent s’installer ces situations, promettent une égalité des chances qu’elles ne garantissent plus ou donnent le sentiment que la participation électorale ne change rien aux conditions de vie. On ne répond pas à la défiance en qualifiant d’ignorants ceux qui l’éprouvent. On ne rétablit pas la confiance en demandant aux citoyens de croire davantage des institutions qui ne leur rendent plus suffisamment de services.
Mais comprendre la colère ne signifie pas lui donner raison sur tout. Une frustration légitime peut déboucher sur une réponse dangereuse. Le populisme transforme des difficultés complexes en un récit facile à retenir : un peuple vertueux aurait été dépossédé de sa souveraineté par des élites corrompues ; il suffirait de chasser celles-ci et de remettre les commandes à un homme décidé pour que tout rentre dans l’ordre.
Le récit a sa force, précisément parce qu’il contient parfois une part de vérité. Les élites peuvent être déconnectées, les institutions inefficaces et les responsables peu soucieux de leurs engagements. Mais de ces défaillances, on ne peut déduire que les contre-pouvoirs seraient inutiles, que la justice devrait obéir au pouvoir politique ou que les droits de certains citoyens pourraient être suspendus au nom de l’intérêt général.
Le remède risque alors d’aggraver le mal. Au lieu de corriger les institutions, on les affaiblit. Au lieu de rendre le pouvoir plus responsable, on le concentre. Au lieu de réconcilier les citoyens, on les divise entre un peuple déclaré authentique et ceux que l’on accuse de le trahir.
Les militants eux-mêmes ne sont pas à l’abri de ces réflexes. Dans les partis, les associations et les organisations syndicales, la fidélité au groupe peut parfois prendre le pas sur la discussion. La dissidence devient une déloyauté, la critique interne une faute, le compromis une capitulation. Il ne s’agit évidemment pas de mettre sur le même plan les comportements des citoyens, ceux des organisations et les actes des gouvernants. Le détenteur du pouvoir dispose de moyens de contrainte que les autres n’ont pas. Mais cette différence de responsabilité ne doit pas conduire à exonérer la société de tout examen critique.
Les dirigeants ne tombent pas du ciel. Ils émergent d’une société, captent ses colères, exploitent ses peurs et rencontrent parfois des attentes qu’ils se chargent ensuite d’exacerber. Ils restent responsables de leurs décisions, mais leur ascension et leur maintien au pouvoir ne peuvent être compris sans regarder ceux qui les soutiennent, les excusent ou préfèrent détourner les yeux.
Réapprendre à vivre avec la liberté
Que faire, alors, lorsque les faits eux-mêmes ne suffisent plus à convaincre et que la fidélité politique semble l’emporter sur le jugement ?
La première réponse consiste à reconstruire un espace public dans lequel les faits puissent être établis, discutés et vérifiés sans que toute contradiction soit immédiatement interprétée comme une attaque. Cela suppose de protéger l’indépendance du journalisme, de soutenir l’enquête, de demander aux plateformes davantage de transparence sur les mécanismes de diffusion des contenus et de renforcer l’éducation aux médias. À l’école, il ne suffit pas de transmettre des connaissances : il faut aussi apprendre à distinguer une affirmation d’une preuve, un fait d’une opinion, une critique d’une entreprise de disqualification.
Il faut surtout réhabiliter le doute méthodique. Douter ne signifie pas mettre toutes les affirmations sur le même plan, ni prétendre que la vérité serait inaccessible. C’est demander des preuves, accepter la vérification et consentir à réviser son jugement lorsque les faits l’exigent. L’esprit critique ne consiste pas à soupçonner tout le monde en permanence ; il consiste à appliquer les mêmes exigences à ceux que l’on approuve et à ceux que l’on combat.
Mais l’éducation et l’information ne suffiront pas si les démocraties ne corrigent pas leurs propres défaillances. Des institutions indépendantes, des services publics qui répondent aux besoins, une lutte effective contre les inégalités et une vie politique plus attentive aux conséquences de ses décisions sont indispensables. La démocratie ne retrouvera pas de crédit par la seule défense abstraite de ses principes. Elle doit aussi démontrer qu’elle est capable d’améliorer la vie collective.
Cela exige également de réapprendre ce que gouverner veut dire. Une démocratie n’est pas une machine à satisfaire toutes les demandes, pas plus qu’une élection ne constitue un blanc-seing. Participer à la vie publique, c’est accepter que ses préférences ne l’emportent pas toujours. Le compromis n’est pas nécessairement une trahison ; il est souvent le prix de la coexistence entre des citoyens qui ne pensent pas la même chose et ne poursuivent pas les mêmes intérêts.
Enfin, il faut se souvenir que la liberté a un coût. Elle oblige à supporter la parole de ceux que l’on désapprouve, à défendre des droits dont on ne fera peut-être jamais usage et à protéger des institutions dont les décisions peuvent nous déplaire. Elle impose surtout de renoncer à une illusion dangereuse : croire que l’autoritarisme, lorsqu’il frappe les autres, nous épargnera.
Le sentiment national lui-même n’échappe pas à cette exigence. L’attachement à un pays peut nourrir la solidarité et la volonté de décider ensemble de son avenir. Il devient problématique lorsqu’il sert à distinguer les citoyens qui appartiendraient véritablement au peuple de ceux dont la présence, les opinions ou les origines seraient jugées illégitimes. Une communauté politique démocratique ne se définit pas par l’uniformité de ses membres, mais par les droits égaux qu’elle leur reconnaît.
La démocratie ne se sauvera donc ni par le mépris des électeurs ni par la confiance aveugle dans les élites. Elle exige à la fois des institutions solides, des gouvernants responsables et des citoyens disposés à soumettre leurs propres convictions à l’épreuve des faits.
Le sondage de l’Ifop ne permet pas, à lui seul, de conclure que les Français ne partageraient plus aucune réalité commune. Il révèle cependant un phénomène qui mérite d’être pris au sérieux : sur une question précise, les jugements varient fortement selon l’appartenance politique, au point que la même hypothèse ne produit plus la même appréciation morale. La démocratie ne peut pas vivre de l’accord permanent, mais elle a besoin d’un minimum de terrain commun pour que le désaccord reste intelligible et que les faits puissent départager les affirmations.
Lorsque ce terrain se dérobe, le débat se transforme en affrontement de fidélités. On ne cherche plus à convaincre, mais à recruter ; on ne répond plus à l’adversaire, on cherche à le disqualifier. Le scrutin départage les forces, mais ne suffit pas à rétablir une vérité commune.
La question n’est donc pas seulement de savoir qui nous gouverne. Elle est de comprendre ce que nous sommes prêts à accepter de ceux que nous portons au pouvoir.
Une démocratie commence à se fragiliser bien avant qu’un dirigeant concentre tous les pouvoirs : elle vacille lorsque des citoyens finissent par trouver acceptable qu’il n’en ait plus aucun à respecter.
Resserre le texte autour du sondageRends l’ouverture plus incarnée
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