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Les outrances qui étouffent la démocratie

Une tronçonneuse vrombit dans les mains d’un président. La foule exulte. Ailleurs, une vidéo fabriquée par intelligence artificielle accuse une journaliste d’inceste ; un dirigeant jette publiquement le soupçon sur une magistrate. Ailleurs on invoque le « croissant de lune », la « souveraineté », et l’on désigne, d’un geste des doigts, « un ensemble de zéros ».

On pourrait hausser les épaules. Dire : encore une provocation, encore un numéro. Mais à force de hausser les épaules, on finit par ne plus voir ce qui se passe.

Le grotesque a cessé d’être une parenthèse dans la vie politique. Il en devient le langage, une méthode de gouvernement.

De Buenos Aires à Washington, de Budapest à Rome, le scandale fait office de programme et la scène dévore le débat.

Derrière les éclats de voix, les gestes étudiés et les insultes, une même mécanique se met en place : le complot, la trahison, l’ennemi à désigner. Les excès ne servent plus à éclairer le réel, mais à le recouvrir.

On parle des astres et des « zéros » pendant que le chômage, l’inflation et les pénuries pèsent sur les foyers ; pendant que la classe moyenne s’appauvrit, que la violence et la drogue s’installent, que des jeunes risquent leur vie en mer pour quitter le pays.

Le théâtre politique ne fait pas disparaître ces souffrances. Il leur vole simplement la lumière.

Même les grandes causes peuvent être happées par ce spectacle. La cause palestinienne, noble entre toutes, a été souvent utilisée pour détourner la colère sociale vers un ennemi extérieur. Pendant ce temps, des militants de la flotte de solidarité sont emprisonnés. Le pouvoir veut être le seul à incarner la cause.

A chaque crise l’émotion est convoquée pour occuper toute la scène et étouffer le débat.

Une galerie internationale

Cette dérive ne connaît pas de frontières. En Hongrie, Viktor Orbán a comparé ses opposants, en 2025, à des « punaises » qu’il faudrait « liquider » lors d’un « grand nettoyage de Pâques ». Le mot « liquider » n’est pas une outrance comme une autre. Il transforme des adversaires en vermine et rend imaginable leur élimination. Des années de déshumanisation préparent ce genre de phrase ; puis la phrase, à son tour, rend la déshumanisation ordinaire.

En Argentine, Javier Milei brandit la tronçonneuse comme un accessoire de scène. Mais le geste ne reste pas un geste : son administration a nommé des juges par décret, son entourage a intimidé un député d’opposition, et le président a relayé une vidéo générée par IA accusant une journaliste d’inceste.

Le grotesque amuse parfois. Il peut aussi humilier, intimider et faire taire.

Donald Trump a fait de cette méthode une industrie. L’insulte et la vulgarité captent l’attention ; le monde est découpé en camps ennemis : les patriotes contre les traîtres, le peuple contre les élites. La nuance devient suspecte, la complexité paraît inutile. Même la Maison-Blanche se transforme en arène de violence et de machisme, au nom d’une proximité avec le peuple mise en spectacle.

En Italie, Silvio Berlusconi a contribué à transformer la politique en divertissement ; Matteo Salvini en a repris les invectives et les théories du complot.

Au Royaume-Uni, Nigel Farage exploite les mèmes et la viralité de TikTok, où le débat devient un contenu de plus à faire défiler.

Jean-Marie Le Pen pratiquait la provocation de comptoir. Ses héritiers ont changé d’échelle : le numéro de foire est devenu méthode de gouvernement.

Pourquoi le grotesque gagne

Parce que l’attention est devenue une bataille. Dans le vacarme des écrans, une phrase nuancée a peu de chances de retenir le regard ; l’outrance, elle, arrête le défilement, déclenche la colère ou le rire, se partage. Les algorithmes amplifient ce qui fait réagir. Un programme détaillé demande du temps ; un scandale s’attrape en quelques secondes. À force, le choc devient une monnaie de la notoriété.

Le langage lui-même se rétrécit. La philosophe Barbara Cassin décrit Trump comme un « mauvais gamin de 14 ans avec un vocabulaire de 4 000 mots ». Cette pauvreté apparente peut devenir une arme : moins il y a de nuances, moins il reste de place pour penser le réel dans toute sa complexité. Les mots ne cherchent plus à convaincre ; ils déclenchent des réflexes.

En Tunisie, les « zéros », la « lune », les « traîtres » et les « complots » forment un langage codé dont le chef se réserve la clé. Le citoyen n’est plus invité à comprendre. Il doit adhérer.

Et pendant qu’il regarde, il devient spectateur de sa propre impuissance. Les inégalités se creusent, le climat se dérègle, les hôpitaux et les écoles s’affaiblissent mais on débat du sens d’une phrase incompréhensible ou d’un poème du 10e siècle.

Les discours symboliques saturent l’espace public tandis que la crise sociale et économique s’aggrave.

La discussion s’éteint ; la tribu prend sa place, il faut être pour ou contre, la réflexion est bannie.

Le rire aussi a changé de camp. il devient un instrument de domination. On ne rit plus du puissant : on rit avec lui, ou aux dépens de ceux qu’il désigne.

Reste la honte ou ce qu’il en reste.

Les scandales s’enchaînent si vite que l’indignation n’a plus le temps de durer. Ce qui aurait autrefois brisé une carrière devient l’épisode du jour, bientôt remplacé par le suivant. Ils osent tout. Un dirigeant peut déshumaniser ses opposants, relayer une accusation monstrueuse contre une juge ou tourner la justice en spectacle sans en payer le prix, les garde-fous moraux s’abîment. Et nous nous habituons.

Le naufrage du lien démocratique

Le ridicule tue d’abord la confiance. À force de voir les institutions piétinées, les citoyens peuvent finir par croire que la politique n’est qu’une farce. Alors viennent le cynisme, l’amusement résigné, l’abstention. Ceux qui méprisent les institutions n’ont pas besoin que tout le monde les soutienne. Il leur suffit parfois que plus personne ne croie utile de les défendre.

L’outrance n’a donc rien de folklorique. Elle creuse une fracture entre les citoyens et dissout l’espace commun où l’on pouvait encore se contredire sans se traiter en ennemis. Chaque désaccord devient une guerre de tranchées ; chaque camp se replie sur ses propres applaudissements.

Que faire ?

D’abord, nommer le mécanisme et refuser de l’amplifier. Cesser de commenter chaque frasque comme un épisode de feuilleton ; demander des comptes sur les décisions, leurs conséquences et ceux qui en paient le prix.

Refuser le rire complice.

Défendre la nuance, même lorsqu’elle demande un effort.

Exiger des gouvernants autre chose qu’une prestation scénique n’est pas une exigence de bienséance.

C’est une condition de survie démocratique.

Une démocratie ne s’effondre pas seulement sous les coups de force et les lois liberticides. Elle s’épuise aussi lorsque ses citoyens cessent d’espérer que la politique puisse servir à autre chose qu’au spectacle.

De la Tunisie à l’Argentine, de la Hongrie aux États-Unis, la scène menace de dévorer la Cité. Il est encore temps de ne pas applaudir.

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