A l’heure où toutes les occasions sont bonnes à saisir pour attiser la haine envers les Maghrébins, il est intéressant de rappeler quelques faits historiques. En dépit du bon sens, la fausse dénonciation d’un accord Franco-Algérien de 1968 étant en fait un projet de remise en cause des accords d’Évian qui ont conduit à la fin de la guerre d’Algérie, tentons de comprendre d’où l’on vient pour savoir où l’on va.
Zeralda est un paisible lieu de villégiature, situé à 30 kilomètres d’Alger et est célèbre pour sa quiétude et sa plage de sable d’or. Une splendide plage méditerranéenne de sable fin, de 200 mètres de long environ. La sensation de plénitude qu’offrent la vue du bleu de la mer couplé au jaune du sable, le silence et le calme de ces lieux sont exceptionnels.
En 1942, Denis Fourcard, maire de Zeralda avait de grandes ambitions touristiques pour sa commune. Il rêvait d’y développer le tourisme balnéaire mais voilà, les nuisances que causeraient les indigènes étaient un obstacle à la mise en place de ce projet.
Qu’à cela ne tienne ! Prenant son courage à deux mains il décide d’interdire l’accès de la plage aux chiens et aux chevaux, mais aussi « aux Arabes et aux Juifs ». Le débarquement des troupes alliées n’aura lieu que 4 mois plus tard.
Ce week-end du 1er août 1942 était comme ceux que seule la côte méditerranéenne offre. Le ciel était dégagé, l’air était pur et la chaleur insupportable. Des véritables transhumances s’organisent, des familles entières migrent vers le bord de mer pour y passer la journée et parfois même une bonne partie de la nuit. Femmes et enfants, les couffins remplis de victuailles, la pastèque de rigueur portée par le père ou le plus âgé des enfants, tous s’installent, font du bruit, salissent la plage… bref de quoi rendre fou Monsieur le Maire.
Alors, n’entendant que son sens du devoir, accompagné d’un inspecteur de police, de deux gardes champêtres et d’une vingtaine de ses administrés, il organise une descente à la plage et arrête 38 de ceux qu’on appelait à l’époque des indigènes. Ils sont accusés de vol ou d’avoir violé l’arrêté d’interdiction. Des adolescents et des enfants surtout, qui sont enfermés dans une cave exiguë et non aérée de la mairie. Ils poussèrent des cris toute la nuit sans que personne ne vienne leur venir en aide. Le maire averti a répondu « qu’ils crèvent tous, il en restera toujours trop ». Le week-end passé, le lundi 3 août au matin, un employé municipal découvre les corps de 25 enfants et adolescents gisant dans la sueur, entassés les uns sur les autres, couverts d’égratignures. Ils s’étaient battus pour respirer un peu d’air, seuls les plus forts ont survécu. Le rapport d’autopsie précise que les victimes sont toutes mortes par asphyxie. Plus tard pour calmer la colère des familles, un communiqué précisera qu’à la suite d’une instruction menée, le maire, l’inspecteur de police et les deux gardes champêtres ont été inculpés d’homicide par imprudence et placés sous mandat de dépôt.
Pourquoi rappeler ici cette histoire, aujourd’hui oubliée, alors qu’elle reste dans les mémoires en Algérie ?
C’est que les relations entre Juifs et Musulmans ne concernent pas simplement qu’eux…. A ce titre, l’historique du décret Crémieux est riche d’enseignements.
L’Algérie a été colonisée par la France durant 132 ans. C’était donc un territoire français, mais les Algériens n’en étaient pas pour autant des citoyens français. Ils n’étaient pas non plus des citoyens algériens, c’étaient des « indigènes ». Des hommes inférieurs. Des étrangers chez eux. Et jusqu’au décret Crémieux de 1870, Juifs et musulmans étaient considérés comme des indigènes.
En 1865, le sénatus-consulte du 14 Juillet annonce que pour que les juifs d’Algérie puissent devenir pleinement citoyens, ils doivent en faire la demande, se plier, comme les étrangers, à une procédure de naturalisation dont l’attribution demeure une prérogative de l’État. Cette première tentative de naturalisation des juifs d’Algérie a rencontré une farouche résistance dans les milieux juifs algériens hostiles à l’abandon du droit mosaïque, et plus particulièrement des rabbins algériens traditionnels face à l’intrusion du judaïsme français. Ce fut un échec retentissant. Dans les trois départements français d’Algérie, seuls 137 israélites algériens ont fait cette démarche volontaire. C’étaient surtout des avocats, ou des personnes éduquées qui avaient fait un tel choix pour des raisons essentiellement professionnelles.
En octobre 1870, reprenant le projet préparé dans les dernières années du Second Empire, Adolphe Crémieux, avocat et ancien ministre de la Seconde République mais également président de l’Alliance israélite universelle, promulgue, en tant que ministre de la Justice du gouvernement de la Défense nationale, le décret qui porte aujourd’hui son nom. Le texte déclare automatiquement citoyens français « les israélites indigènes » des départements de l’Algérie et les soumet juridiquement au Code civil.
L’importance du décret réside dans le caractère massif et obligatoire de ce changement de statut. Bizarrement, les musulmans, les arabes restaient exclus de ce qui était présenté comme un projet d’accomplissement de l’œuvre émancipatrice et républicaine française. Pire, quelques années plus tard, les étrangers non musulmans résidant en Algérie seront eux aussi concernés par ce décret, mais toujours pas ceux qu’on appelait, abusivement par ailleurs, les arabes. Ils garderont jusqu’au bout le « privilège » d’être les seuls à être qualifiés d’indigènes.
En 42 l’Algérie a certes été le premier département français où des débarquements alliés dans l’espace nazi ont eu lieu et ce avant ceux de Sicile mais il n’en demeure pas moins que les Pétainistes y étaient nombreux et actifs.
Donc soixante-dix après 1870, le gouvernement de Vichy abroge le décret Crémieux. Cette revendication de l’extrême-droite, soutenue par une large majorité des colons avait tout pour plaire aux fascistes qui dirigeaient la France à l’époque et qui cherchaient à plaire à l’Allemagne Nazi. Le mercredi 9 octobre 1940 le journal Le Matin titrait fièrement en première page, en caractères bien grands et gras : « Les Juifs Algériens ne sont plus citoyens Français ». Le Pionnier quant à lui a poussé un cri de soulagement : « Il a enfin été abrogé ».
Les péripéties du décret Crémieux illustrent, à quel point, diviser pour régner a été la devise de la France coloniale. Juifs et arabes ont partagé la même culture, la même langue, la même misère et les mêmes contraintes durant des milliers d’années. Ils ne se sont pas toujours bien entendus mais ils vivaient ensemble. Pourquoi avoir fait bénéficier les juifs et les italiens, les maltais et les grecs et avoir laissés les arabes dans un statut de citoyen de seconde zone ?
On comprend la volonté émancipatrice d’Adolphe Crémieux pour ses coreligionnaires avec potentiellement avec une volonté d’ouverture secondaire, mais l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Beaucoup des pétainistes, se retrouveront dans l’Organisation Armée Secrété (OAS) puis en 1972 dans le Front national (FN). Les statuts du FN ont été déposés par Jean-Marie Le Pen avec Pierre Bousquet, ancien Waffen-SS de la division Charlemagne. Il en sera membre du bureau politique et trésorier jusqu’en 1981 et candidat à différentes élections (législatives en mars 1973, 1977, municipales Paris, 1978, législatives, 9e circonscription à Paris. En 86 il a déclaré « En admettant, je dis bien en admettant qu’il y ait eu des chambres à gaz et des tortures, je les condamne ». D’autres fascistes et antisémites notoires, collaborateurs actifs durant l’occupation allemande comme Léon Gaultier, François Brigneau, Victor Barthélémy, Pierre Gérard, André Dufraisse, Paul Malaguti, Roland Gauche sont à l’origine du FN devenu aujourd’hui le Rassemblement National.
De nombreux Juifs d’Algérie furent des résistants, gaullistes convaincus, puis militants de l’indépendance algérienne. Ils représentent les valeurs authentiques de la communauté juive algérienne. Malheureusement d’autres moins vertueux, ont rejoints avec le zèle des néo convertis, les organisations de pieds noirs. Ces nostalgiques de l’Algérie française qui ont été des victimes collatérales du décret Crémieux et qui ont tout perdu, qui ont vécu l’amertume de l’exil et du déracinement ont rejoint, souvent par dépit, le mouvement « Reconquête » oubliant que Zemmour et ses amis sont porteurs d’une idéologie qu’ils essayent vainement de dissimuler. Cette idéologie a une gradation dans la haine, actuellement leur priorité c’est les Maghrébins, hier c’étaient les Juifs et avant c’étaient les Ritals, les Polaks…La haine est leur seul fonds de commerce.
Il ne s’agit pas ici de « Coller l’étiquette Pétain sur le front de Marine Le Pen » mais de réaliser que les manœuvres actuelles de l’extrême-droite, qui font dire à Serge Klarsfeld que le RN est devenu un parti fréquentable, ne sont motivés que par la haine des arabes. Si elle ne portait pas le nom de Le Pen, Marine et Marion indirectement ne seraient rien.
La décolonisation a été brutale et injuste pour certains. Ce qui s’est passé en Algérie le 5 juillet 1962 (date de l’indépendance de l’Algérie) pour les juifs d’Algérie est l’une des conséquences de ce qui s’est passé en 1870. L’immense Albert Memmi nous rappelle que tout « colonisateur », est un privilégié de fait. Il ne peut être perçu donc que comme un oppresseur qui bénéficie de droits illégitimes.
La colonisation fait autant de mal aux colonisés qu’aux colonisateurs.
Les humais quand ils sont poussés par le sentiment de toute puissance, perdent souvent la mesure, ils sont alors mus par la haine et par une méconnaissance de l’Histoire qui les conduisent à devenir des extrêmes.
Le passé doit nous ouvrir les yeux sur ce qui passe aujourd’hui et de ce qui pourrait se passer demain. Les alliances contrenatures font du mal sur le long court.
Ceux-là même qui n’ont pour tout programme qu’un mot à la bouche, l’immigration, auront beaucoup de mal à dissimuler longtemps leur antisémitisme viscéral mais heureusement que les peuples ont de la mémoire et ce, même s’ils donnent l’impression parfois d’avoir oublié. Alors tirons les leçons du passé pour que notre avenir commun puisse être plus serein.
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