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Forger sa propre identité : récit intime d’une liberté fragile

« Chacun de nous se croit “un seul” alors que c’est faux : il est “cent”, il est “mille”. » — Luigi Pirandello

Quelqu’un de très cher a fini par me convaincre, non sans obstination, de faire un test ADN. J’y étais farouchement opposé. J’y voyais une curiosité intrusive, une manière de réduire tout un être humain à quelques pourcentages de chromosomes. Pourtant, dans un moment de faiblesse, j’ai cédé. À ce jour, je ne comprends toujours pas pourquoi.

Deux mois plus tard, les résultats sont tombés comme une mauvaise plaisanterie : 53% Berbère, 22% Ibérique, 20% sud-italien. Et maintenant ? Devrais-je changer de langue, de croyances, de plats préférés, de vêtements, de convictions politiques pour coller à cette mosaïque génétique ? Devrais-je devenir plus ou moins moi-même selon la proportion ?

Je ne le crois pas. Mon mode de vie a toujours été un hommage instinctif à cette Méditerranée occidentale dont le test prétend révéler les strates : j’aime le blanc et le bleu autant que les reliefs ocres et arides de mon pays, les dunes, les palmiers, le chant du chardonneret, le jasmin, le goût des figues de Barbarie et du couscous. Je garde une tendresse presque votive pour le bournous et la chachia rouge que mon grand-père portait tout l’hiver, et pour la jebba blanche qui me traverse d’une émotion filiale inexplicable. Ce patrimoine sensible-là ne connaît pas de pourcentage.

Mea culpa : pas une once d’« Arabité » génétique dans ce test. Zéro. Pourtant je frémis devant un beau texte en arabe, j’éprouve un apaisement profond en écoutant le Coran, et je parle le tunisien — ma langue-monde — avec la liberté d’un souffle qui va du Constantinois à la Tripolitaine, jusqu’à Malte.

Paul Ricœur a raison : l’identité est narrative, tissée de mémoire heureuse. Dans cette perspective, la question « Qui suis-je ? » perd son acuité. Je me croyais unique, inscrit dans un tout qui dépasse les frontières de la Tunisie… et puis un jour des politiciens en mal de pouvoir ont commencé à bricoler ce sujet comme on trafique un compteur électrique, espérant y installer leur petite lumière idéologique. Depuis, je me bats simplement pour qu’on me laisse tranquille avec l’identité que je me suis choisie.

Je ne suis pas le seul. Poser à un Tunisien contemporain la question « Qui sommes-nous ? » est devenu une forme de perversité politique, un poison versé dans une société en mutation. La professeure Rim Abdelmalek l’a exprimé avec acuité : « C’est qui un Tunisien ? Arabe ? Musulman ? Africain ? Maghrébin ? Berbère ? Qui au juste ? »

Cette crise identitaire nous bride. Elle nous arrête net. Nous étions Numides, Berbères, puis Puniques avant d’être visités — et souvent transformés — par une multitude de civilisations que nous avons absorbées sans jamais renier le vivre-ensemble. Nous avons été animistes, puis Juifs, Chrétiens, Musulmans. Avons-nous cessé d’être Tunisiens ? Jamais.

Sommes-nous Arabes ? Biologiquement non. Culturellement pas totalement. Historiquement partiellement. Mais surtout : sommes-nous obligés de choisir ?

Nous sommes Tunisiens, majoritairement Berbères dans les gènes et dans les gestes, mais ouverts, hybrides, métissés. Est-ce un scandale ? Non. Reconnaître la totalité de notre héritage, la profondeur de nos racines millénaires, la singularité de notre culture, voilà la seule sortie possible de ce bourbier identitaire.

Samoud Nadou le résume avec une lucidité désarmante : siècles puniques, romains, vandales, byzantins, espagnols, ottomans, arabes, français… et le tout sur fond berbère.

Ahmed Ben Hamouda l’explique dans un texte admirable : notre identité est un brassage de civilisations et d’intelligences, un héritage multiple dont témoignent nos vestiges, nos gestes, nos imaginaires.

Alors je me demande : vouloir figer notre identité, pour quoi faire ? Jean Birnbaum avait déjà posé la question. Figer, c’est confondre nationalité et identité. C’est oublier que dans chaque communauté coexistent plusieurs normativités. Opposer ces variations est pervers. Imposer une dominante est voué à l’échec.

L’identité n’est pas un drapeau fixé sur un mât. C’est un masque mouvant, une puissance intime qui émancipe l’individu. La projeter sur un groupe pour en faire un outil de contrôle est une manipulation transparente.

De quoi parle-t-on réellement ? D’un mode de vie, d’un vécu, de traits de caractère, de statut social, de genre, de religion, d’ethnicité. Même si l’on partage une tradition, chacun en a sa lecture, son sens, sa manière d’habiter ces héritages. Vouloir réduire ces nuances à une norme unique est non seulement impossible, mais humiliant.

Ceux qui s’inquiètent de l’identité plurielle craignent surtout ce que représente la liberté de s’autodéfinir : une résistance à toute tentative d’uniformisation. Car imposer un modèle culturel ou religieux, c’est étouffer l’accomplissement personnel, empêcher l’individu de choisir dans son patrimoine ce qu’il veut transmettre ou abandonner. C’est confisquer la liberté.

Et pitié : qu’on ne nous parle plus « d’authenticité » dans un monde saturé de selfies et de doubles numériques. Ces discours sur la pureté identitaire ne servent qu’à effacer les individus derrière une silhouette collective fabriquée. L’identité devient toxique dès qu’elle se fait menaçante, dès qu’elle prétend dicter ce que chacun doit être.

L’identité n’est pas un fait, encore moins une vérité intemporelle. C’est un récit subjectif, mouvant, fragile, fécond. Elle n’empêche pas le vivre-ensemble : elle en est la condition. Le contraire n’est jamais vrai.

C’est pourquoi l’article 5 de la constitution proposée le 30 juin résonne comme une agression. Une tentative de corseter ce que l’individu a de plus intime, pour mieux en réduire le souffle. Durkheim l’avait pressenti : « Le despotisme ne produit pas ses pires effets tant qu’il laisse subsister l’individualité. »

Encore faut-il qu’on nous laisse la nôtre.

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