Dix ans se sont écoulés depuis que ma vie professionnelle a basculé. Pourtant, la mémoire de ce moment reste vive, douloureuse, et me rappelle ce que signifie vraiment consacrer sa vie au service de son pays. Ce témoignage n’est pas seulement le récit d’une injustice personnelle : il est le témoignage d’un engagement total pour la Tunisie et pour la santé publique, le soin, l’enseignement, la recherche, un engagement brisé par l’arbitraire et les logiques partisanes.
Il m’arrive encore, certains soirs, de me demander comment une vie entière, bâtie sur le dévouement pour le service public, le sens du devoir, l’enseignement de la médecine et l’amour de la Tunisie, a pu basculer en si peu de temps. Aujourd’hui encore, alors que je me suis reconstruit, je suis chef de service dans un centre national prestigieux en France. J’y travaille avec sérieux, mais au fond de moi subsiste une douleur sourde — celle d’un homme qui n’a jamais rêvé d’exil.
Je n’étais pas fait pour partir. Je ne suis pas revenu à la fin de mes études pour repartir à cet âge. Toute ma vie, je n’ai voulu qu’une seule chose : servir la Tunisie. J’y ai consacré mes forces, mon ambition, mes plus belles années. La santé publique, l’hôpital, l’enseignement et la promotion de ma spécialité n’ont jamais été de simples métiers, mais un engagement total, un sacerdoce, une manière d’aimer mon pays au quotidien.
Je revois encore, comme si c’était hier, le jour de ma nomination comme ministre de la Santé, en janvier 2014. Après plus de trente ans au service de l’État tunisien — de l’internat aux plus hautes responsabilités — j’avais accepté une mission claire : intégrer le gouvernement chargé d’organiser les élections de 2014, rester neutre, apolitique, assurer la continuité du service public, puis partir une fois la mission accomplie. C’était une mission limitée dans le temps, mais je l’ai embrassée avec la même ferveur que toutes celles qui avaient précédé.
Avant d’être appelé au gouvernement, j’avais été professeur en médecine, chef de service, directeur général de la santé, puis directeur général de l’Instance Nationale d’Accréditation en Santé (INAS), une structure que j’avais fondée, portée, défendue. Je pensais naturellement la retrouver après mon passage au ministère : cela me semblait l’évidence, la continuité logique d’une vie professionnelle entièrement dédiée à l’État. La suite allait cruellement contredire cette logique.
Le 6 février 2015 marqua la fin de la mission du gouvernement Mehdi Jomaa, dont l’action avait dépassé les attentes. Et soudain, tout s’est arrêté. Je me suis retrouvé sans fonction, isolé, tenu à distance par mon successeur au poste de ministre de la santé. Mes courriers restèrent sans réponse. Mes SMS et demandes de rendez-vous furent ignorés. On me refusa même la voiture de fonction à laquelle j’avais droit pour les trois mois suivant la fin du mandat.
Pendant onze mois — de février 2015 à janvier 2016 — j’ai été rémunéré pour ne rien faire. Onze mois d’attente, d’incompréhension et de dignité silencieuse.
Je dois reconnaître un léger péché de vanité : à la fin de mon mandat, j’avais rêvé de représenter la Tunisie à l’Organisation mondiale de la santé. Mais ce rêve s’est dissipé dès les premières semaines.
En mars 2015, j’ai officiellement demandé à réintégrer mon poste à l’INAS. Aucun retour. Aucune rencontre. Il fallut l’intervention spontanée d’un ami syndicaliste, révolté par ma situation, pour qu’un entretien soit enfin organisé — plus de six mois après la fin du gouvernement.
Lorsque je rencontrai le ministre de la santé en poste, un 17 juillet 2015, en plein Ramadan, l’accueil fut cordial… avant que ne tombe la sentence : je n’avais plus ma place ni au ministère, ni à l’hôpital, ni à l’INAS. Sa phrase, d’une brutalité glaciale, résonne encore en moi :
« Je n’accepte pas qu’un ancien ministre soit employé dans mon ministère. »
J’en restai interdit. Moi qui n’avais jamais appartenu à aucun parti. Moi qui avais toujours fui les clans. Moi qui n’avais pour seule protection que mon travail et ma conscience professionnelle. J’étais une cible facile.
Il me proposa ensuite, sur un ton mêlant ironie et fausse bienveillance, un poste d’ambassadeur. Il promit de me rappeler dans les 72 heures. Je n’ai plus jamais entendu sa voix.
Ainsi, pendant près d’une année, je suis resté suspendu entre deux portes : sans fonction, sans reconnaissance, sans perspective. À 59 ans, je refusais l’inactivité, et par conviction personnelle, je n’ai jamais voulu travailler dans le secteur privé. Je n’ai jamais considéré la médecine comme un commerce, encore moins la santé publique.
En janvier 2016, grâce uniquement à mes relations personnelles, j’ai obtenu un contrat en France dans le cadre de la coopération technique. À peine parti, une avalanche d’accusations absurdes s’est abattue sur moi : trahison, fuite, opportunisme… Certains prétendaient que j’avais obtenu ce poste grâce à mon statut d’ancien ministre ; d’autres, au contraire, que j’étais redevenu un simple médecin anonyme. Pourtant, mes diplômes étaient français, je n’avais pas à passer les concours destinés aux étrangers, et j’avais même été professeur associé en France. Mais personne ne s’en souciait : il fallait salir, réécrire, dénigrer.
Cette épreuve a laissé une trace profonde. Trente-cinq années de dévouement balayées d’un revers de main. Des collègues, des amis, des disciples qui s’évanouissent. Un téléphone qui sonnait sans cesse devenu soudain muet. Les « mouches du coche », comme on dit, avaient simplement changé d’attelage.
Ce témoignage dépasse infiniment ma personne. Il dit la fragilité des fonctionnaires apolitiques face aux logiques partisanes. Il dit l’abandon de ceux qui donnent leur vie au service de l’État. Il dit aussi que la compétence et la loyauté, seules, ne suffisent pas toujours à préserver une carrière quand on ne joue pas le jeu des clans.
Si je raconte aujourd’hui cette histoire, ce n’est ni par amertume ni par vanité.
C’est pour que la Tunisie qui se construit comprenne une vérité essentielle :
la dignité de ses serviteurs n’est pas un détail, c’est la condition même d’un État solide, juste et durable.
Aucune nation ne peut se bâtir sur la précarité de ceux qui lui ont consacré leur vie.
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