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Expériences Vécues

Longtemps la seule organisation non étatique à laquelle j’ai appartenu a été l’UGTT, j’y ai adhéré par conviction le premier mois de ma prise de fonction comme interne, ma carte plastifiée date de 1981. Adolescent au Collège Sadiki, je me faufilais avec quelques camarades Place Mohamed Ali lors des jours de grève, les agressions de policiers ou de barbouzes du PSD des syndicalistes auxquelles j’ai assisté, terrifié m’ont à jamais marqué. Je crois profondément au rôle essentiel, historique et toujours d’actualité de l’UGTT dans notre pays. Aujourd’hui j’estime qu’il est de mon devoir de rapporter ce que j’ai vécu. Rien ne sera possible dans notre pays sans l’UGTT et c’est justement pour cette raison que je publie ce témoignage.

A peine vous avez pris vos nouvelles fonctions de ministre que votre secrétaire vous annonce que le secrétaire général (SG) UGTT de la fédération professionnelle de votre secteur accompagné de plusieurs membres du bureau souhaite vous rencontrer.

Bien qu’ils soient venus sans RDV, vous le recevez poliment pensant que c’est une simple visite de courtoisie rapidement après des salamaleks froids et plein de sous-entendus, le SG vous annonce que cette visite de courtoisie sera suivie d’autres moins amicales et qu’en sortant il va déposer une demande de RDV. Des menaces à peine voilées.

C’est à ce moment-là exactement que commence votre calvaire, à ce moment-là vous n’en êtes tout à fait conscient et il va durer jusqu’au dernier jour de votre mandat.

Je savais avant d’accepter ce poste qu’un ministre devait rencontrer les syndicats, tous les jours s’il le fallait, mais je ne m’attendais pas à cette hostilité. Elle était d’autant plus inutile que personnellement je ne demandais pas mieux que répondre positivement aux revendications légitimes.

Deux semaines plus tard alors que vous êtes encore plongé dans la composition de votre équipe, le SG, national cette fois de la centrale de l’UGTT, vous téléphone pour vous rappeler que vous n’avez pas encore accordé de RDV au SG de la fédération professionnelle, vous vous justifiez comme vous le pouvez puis en raccrochant vous demandez à votre chef de cabinet de préparer les dossiers en vue de cette réunion.

Jusqu’ici, à part certaines provocations habituelles rien d’exceptionnel, mais vous ne réalisez pas que vous venez de commettre votre seconde erreur en accordant un RDV trop tôt.

Dans une sorte de candeur déplacée vous pensez que c’est juste une première réunion de travail pour établir un planning. En fait, vous avez organisé votre prise comme otage, la vôtre et celle de vos successeurs.

Exactement comme l’ont fait, involontairement, vos prédécesseurs.

Le jour de la réunion, vous et votre staff, pensant avoir bien préparé vos dossiers, vous y allez avec le sourire. Arrive le SG dans une Passat noire appartenant à la centrale et mise à sa disposition, bons d’essence inclus, qu’il met bien en évidence dans une place qui ne lui est pas dédiée devant la porte principale du ministère, il est accompagné de 8 membres du bureau ils s’installent selon un ordre bien établi par eux et d’emblée vous remarquez que l’un d’eux note tout ce que vous dites.

C’est l’arme qui va vous empoisonner votre vie et celles de vos successeurs. Ce papier écrit à la main est un outil de chantage.

Vos prédécesseurs ont exactement subi la même chose mais personne ne les avait prévenus.

Bref vous commencez à aborder les sujets que vous pensiez importants et vous constatez que vos interlocuteurs ne semblent pas intéressés par ce que vous dites, en fait après vous avoir écouté, ils vous disent, Monsieur le ministre nous ne sommes pas venus pour cela, mais pour…et là ils vous sortent un document, toujours une feuille manuscrites signées par un de vos prédécesseurs, pas forcément celui qui vous a précédé il y a quelques semaines où il est promis telle et telle autre chose…vous la lisez péniblement car elle est toujours presque illisible et naturellement vous répondez que vous allez étudier ces questions, qu’à cela ne tienne, fixons un autre RDV.

Ce que vous réalisez trop tard c’est que ce scénario était prêt bien avant la réunion, il est parfaitement rodé, écrit même (j’ai eu le scénario entre les mains plus tard quand l’un d’eux a oublié son manuel de procédure au ministère) et il va se reproduire régulièrement.

A la fin de cette première réunion le SG vous tend un papier à signer, c’est le fameux premier PV de la réunion établi à la main par l’un d’eux, vous essayez de le déchiffrer puis naturellement vous refusez de le signer. C’est à ce moment que vous avez déclenché sans le savoir la première attaque contre vous en personne. Dès que vous regagnez votre bureau le SG national de l’UGTT vous appelle, Monsieur le ministre pourquoi vous ne voulez pas signer le PV ? S’il y a des inexactitudes nous allons les corriger.

Vous expliquez que c’était une simple prise de contact que signer un PV établi par une seule partie et séance tenante n’est pas classique, mais il ne vous lâche pas…à la fin vous acceptez de signer un PV relu par votre staff mais trop tard le poisson que vous êtes est ferré….

Les réunions s’enchaînent à un rythme qu’ils décident eux en fonction de leur disponibilité et à chacune d’entre elles un ancien PV est sorti de la poche avec de nouvelles revendications et quand vous pensez avoir résolues toutes les revendications on vous en sort de nouvelles.

A côté de ces réunions officielles, officieusement les demandes de petits services tombent tous les jours. Généralement vers10h du matin le SG introduit sa tête à travers la porte avec un grand sourire, « juste deux mots Monsieur le ministre…et la demande est formulée ». Il vous demande un service pour x ou y…

Toutes les promotions, les mutations, les sanctions, les distributions d’aides sociales sont du pain béni pour eux. Une source inépuisable de recrues. Ils vous demandent, exigent parfois de vous de contourner la loi et le règlement en vous promettant l’impunité.

Naïvement vous pensez que les petits services que vous leur rendez, vous offriront un peu de répit, c’est une grave erreur car c’est sans fin et vous obtenez exactement l’effet inverse de ce que vous espérez, ils deviennent plus entreprenants à chaque fois. 

Aucun secteur n’est épargné mais j’ai constaté que trois secteurs sont des cibles de choix, l’enseignement, la santé et les transports. Des secteurs en grande souffrance. Mais pour eux c’est de la faute du gouvernement et du ministre en place.

Quand vous leur demandez mais avez-vous des propositions ? Ils vous parlent d’un projet clair et bien défini établi par leurs experts, sauf que ni moi ni personnes n’a jamais réussi à avoir ne serait-ce que la première page de ces projets.

Malheureusement il en a été de même depuis quelques temps pour les gouvernements successifs, sans projet clair ni soutien politique, les durées de vie des ministres a rarement dépassé un an, Le déséquilibre des forces généré par la révolution en a fait des cibles de choix.

Chemin faisant, un jour vous refusez de céder à une demande qui remet en cause tout ce pour quoi vous vous êtes engagé. Une demande de revenir à des pratiques que je pensais abandonnées depuis le 14 janvier par exemple.

Avant la révolution le partage des rôles entre le RCD et l’UGTT assurait de fait une paix sociale, il se faisait au détriment de l’État mais c’était un détail. Des bons d’achats d’une valeur de centaines de millions donnés de la main à la main, des subventions données aux représentants de l’UGTT mais dont personne ne connaît le devenir, des participations à des voyages ou au pèlerinage de la Mecque…Certains délégués y sont allés 7 et 8 fois, aux frais de l’Etat.

Dès l’instant où vous dites non, ces pratiques sont d’un autre temps, dès cet instant et dans l’heure qui suit vous avez 10, puis 20 puis 30 personnes devant votre bureau.

En fait, au sein même de votre staff vous avez des personnes, des hauts cadres, qui leur rapportent ce que vous avez dit et ce que vous allez décider. Ils savent que vous n’êtes pas pérenne alors que la protection syndicale est une garantie bien plus sérieuse.

Le sit-in devant la porte de votre bureau est quasi-instantanément déclenché. Ils s’installent dans le hall par terre devant la porte amènent des matelas de je ne sais où, une darbouka, des cigarettes, des bouteilles d’eau et commencent à crier des slogans hostiles, des insultes, des chants…et votre calvaire va durer des jours et des jours. Vous ne pouvez pas entrer ou sortir de votre bureau. Vous demandez à ce qu’on leur amène des couvertures et des plateaux repas, qu’on leur ouvre les sanitaires. Eux font circuler des vidéos sur les réseaux sociaux…

Vous appelez le SG national pour lui exposer les vraies motivations de ce mouvement. Il vous dit qu’il n’est pas au courant, il pensait que c’était à propos de telle augmentation ou recrutement dit-il. 

Au bout de trois jours de sit-in (accompagnés de crachats et d’insultes sur quelques cadres) les négociations reprennent et là je découvre une nouvelle technique de négociation. De 16h à 23h30 vous abordez avec l’accord du chef de gouvernement tous les sujets posés sur la table, tout semble avancer normalement et puis à 23H30 ils demandent une interruption car certains ont besoin de fumer une cigarette disent-ils ? Vous avez un pressentiment, bizarre ils n’ont pas arrêté de fumer depuis 16h mais que faire ? Bon à 23h30 vous n’avez qu’une envie, que ce calvaire s’arrête, car demain vous devez être debout à 6h30. Ils reviennent aux alentours de minuit et là au moment où vous pensiez qu’ils allaient signer, que nenni, ils vous ressortent un autre PV de 2007 (nous sommes en 2015) écrit sur une feuille d’écolier, signé par un de vos prédécesseurs et comprenant de nouvelles revendications. La réunion capote et c’est reparti pour un tour.

Selon une technique bien rodée, ils augmentent la pression en déclenchant une grève qu’ils avaient reportée, en fait j’ai omis de signaler qu’ils ont toujours en poche un accord pour une grève, qu’ils reportent chaque fois. Un fusil pointé sur vous en permanence et ceci est d’autant plus vrai lorsque vous n’appartenez à aucun parti ou clan. Une proie idéale.

La grève commence, les déclaration sur toutes les chaînes radios s’enchaînent, le gouvernement n’a pas respecté ses engagements, le secteur est en grande souffrance, des couplets que nous entendons régulièrement, ils ne sont pas faux mais…La manifestation, toujours obligatoire lors d’une grève est toujours prévue à 11H30, deux cents ou trois cents personnes se rassemblent sous vos fenêtres devant le ministère scandent des slogans hostiles sur la dignité, l’honneur, le courage, la Palestine, insulte le ministre en personne et le gouvernement puis se dispersent à l’heure du repas.

Notons au passage que les grèves ont souvent lieu le jeudi et le vendredi. Une première grève puis une deuxième 15 jours plus tard…et puis logiquement vous donnez des instructions pour que les jours de grève ne doivent pas être payés…et là tout le monde, même votre staff vous regarde avec des yeux grands ouverts, vous n’y pensez pas Monsieur le ministre ! Impossible à appliquer car sous le ciel de Tunisie les jours de grève ont toujours été toujours payés, c’est ainsi depuis toujours…

Certains de votre staff s’empressent de la rapporter au syndicat par SMS alors qu’ils sont encore dans votre bureau.

Bref après avoir fait leur show et déclaré que la grève était réussie à 98% et patati, les négociations repartent, oubliées les injures et les insultes, on en était où déjà ? On est très proche d’un accord puisqu’on avait passé en revue 99% des sujets et l’accord est tout prêt, bon alors on signe,

OK signons et prenons la photo et les embrassades d’usage. Mais alors pourquoi ces 3 semaines d’agitation, de grève, d’agression ? 

L’avant dernière réunion dure en général 20 minutes, elle est conduite cette fois par un SG adjoint national, le SG de la fédération passe au second plan. L’avant dernière réunion car il y a toujours une prochaine réunion, un prochain mouvement dans les tiroirs, dans deux mois, le même scénario à l’identique sera repris avec les mêmes acteurs peu importent les raisons, le vis-à-vis gouvernemental change souvent et le novice se fait toujours avoir. Entendons-nous trois secteurs clés que sont l’enseignement, la santé et les transports souffrent, les retards accumulés sont colossaux, ils sont au bord du gouffre et je suis convaincu que le rôle de l’UGTT en tant qu’organisation nationale qui défend le droit des travailleurs et des opprimés n’est pas discutable, mais est-ce les bonnes méthodes de sauver ce qui peut l’être des mains des prédateurs ? N’est-ce pas à travers ces pratiques la meilleure façon de les offrir sur un plateau à la marchandisation ? A méditer.

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