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« Moi je ne suis allé nulle part, c’est le pays qui est parti »

Les jeunes migrants qui, pour fuir la misère et la violence, risquent tout pour traverser la mer sur des embarcations précaires, refusent la fatalité qui leur est imposée par le lieu de leur naissance. Ils rompent avec cette condamnation à tourner en rond, à l’image du chameau de Bir Barrouta.

À Kairouan, en Tunisie, subsiste encore le vestige d’un puits vénérable, Bir Barrouta. Cet ouvrage abbasside, creusé en 796, serait relié au puits sacré Zemzem à La Mecque.

Dans un édifice, Bir Barrouta se dresse, un escalier étroit menant à une terrasse couverte. Sous l’ardeur du soleil, un chameau, d’une lenteur majestueuse, actionne une noria, puisant une eau limpide, fraîche et désaltérante pour les visiteurs.

Ce tableau pittoresque dissimule une souffrance. Pour le conduire à la terrasse par les escaliers étroits, il a fallu emmener un chamelon âgé de quelques mois à peine. Il n’en repartira qu’en petits morceaux, bien des années plus tard.

Cette danse circulaire est perpétuée depuis des siècles, où des générations de chameaux tournent inlassablement, n’ayant pour horizon que les murs de cette terrasse.

Pendant que nous, confortablement installés autour d’un feu de bois, un sapin délicatement décoré au coin du salon, un verre de vin à la main, échafaudons des théories et édictons des lois interminables autour des prétendus méfaits de la migration des gens du Sud, perçue comme un péril civilisationnel pour l’Occident, des milliards d’individus, femmes et enfants à travers le monde, œuvrent à extraire des minerais ou à produire des biens pour des salaires dérisoires, assurant ainsi notre confort à bas prix. Ils n’ont pour tout horizon que de survivre.

L’Occident, vieillissant, a désespérément besoin du travail de cette main-d’œuvre, c’est une évidence. Mais les donneurs de leçons en démocratie et droits de l’homme, ceux qui n’hésitent pas à féliciter des dictateurs pour leur réélection avec des scores soviétiques ou à accueillir des souverains meurtriers, à fermer les yeux sur la corruption endémique de ces régimes ne se mobilisent que lorsque leurs intérêts sont menacés pour dénoncer le sort réservé à ceux qui assurent notre confort.

Dans « Les désorientés », Amin Maalouf prête à son protagoniste Adam ces mots :

« Mais quand, dans ton pays, tu ne peux ni bosser, ni te soigner, ni te loger, ni t’instruire, ni voter librement, ni exprimer ton opinion, ni même déambuler dans les rues à ta guise, que vaut l’adage de John F. Kennedy ? ‘Ne te demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays.’ Pas grand-chose ! »

Alors et si, au lieu de brandir l’arme de l’exclusion et de stigmatiser les étrangers, y compris les étudiants et les enfants nés en France, si, au lieu de promulguer un texte futile sur l’immigration, un texte qui alimente un sentiment malsain de supériorité, qui divise la société, qui suinte la haine, il aurait alors peut-être été plus judicieux, à la veille d’une fête censée célébrer l’amour et la générosité, de tendre la main aux plus vulnérables et d’attaquer le problème de l’immigration légale et illégale sous un angle humaniste, éthique et donc plus juste.

Bonnes fêtes tout de même

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